Si vous avez eu la chance de lire le rapport dont il est question dans ce commentaire de M. Servilien, vous comprendrez que le Rwanda a tant à faire, sur tant de fronts, au même moment. Des combats de trop, comme si ceux qui sont déjà dans le décor, au quotidien, n'étaient pas assez étouffant. Avec un humour d'une originalité plutôt rare, Servilien parvient, en quelques lignes, à nous tracer un schéma snoptique très éloquent, qui ferait comprendre même au dernier des muffles, la vraie situation.

Bonne lecture et merci de votre visite sur www.noublions-jamais.com!
A. Rurangwa


DES RAPPORTS ET DES JOURNALISTES

Le prérapport de l'ONU sur le respect de l'embargo sur les armes dans la région des Grands Lacs nous apprend au moins autant sur cette région que sur les mœurs des journalistes.

Haro sur le Rwanda !

Un mien collègue m'a réveillé au petit matin pour m'alerter sur un « rapport accablant » (cette épithète accompagne tout rapport sur le Rwanda) que l'ONU venait de sortir sur le Rwanda ; RFI était en train d'égrener son contenu et je devais aussitôt tendre l'oreille. Hélas ! par le caprice des vents, le quartier où j'habite, bien réputé par ailleurs, n'a pas l'heur de capter « la voix de la France ». Je me hâtais donc de rejoindre mon computer et de lire sur le site de RFI le détail du poids qui venait à nouveau d'écraser le Rwanda. Et, horreur ! qu'est-ce que j'y trouve en rouge sang sur « la voix de la France » ! « ONU : Le Rwanda a soutenu le rebelle Mutebutsi ».

Les Romains parlaient latin et, dans leur langue, ils disaient : « c'est dans la queue que se trouve le poison » (in cauda venenum). Les Français sont, comme on le sait, pour la plupart, les descendants des Romains et par leur langue et par leur culture. Et pourtant ! Le plus souvent, chez les journalistes français,  c'est dans la tête que se trouve le poison. « ONU  : Le Rwanda a soutenu le rebelle Mutebutsi  ».(RFI 16/7/2004)) ». « Le Rwanda a soutenu une rébellion en RDC en juin, selon des experts de l'ONU  » ( AFP 16/07/2004). «  L'ONU dénonce le rôle du Rwanda en RDC  ».
(Le Monde ,- 20.7.04).

Mais où est donc le venin ? me direz-vous. Ah !

1° ce titre ne s'imposait pas et
2° ce titre traduit une méchanceté délibérée des journalistes français contre le Rwanda.

D'abord ce titre ne s'imposait pas. Le journaliste de RFI aurait pu tout aussi bien titrer : « ONU : Kabila arme des génocidaires rwandais ». C'est aussi dans le rapport et c'était tout aussi accablant. N'en déplaise au  ministre français de la coopération qui ose affirmer contre toute évidence et contre tous les témoins que « Kabila a tenu ses engagements envers la communauté internationale » (JAI 18.7.04). Le journaliste de RFI aurait pu titrer : «  ONU : Museveni entretient des milices en RDC  ». C'est dans le rapport et c'est tout aussi accablant.

Vous avez bien lu la date de l'article de RFI et de l'AFP. Le 16.7.04 ! Or ce rapport devait sortir et sortira effectivement le 20.7.04. Le journaliste de RFI avoue qu'il s'agit d'un rapport de l'ONU que s'est procuré RFI » ; son compère de l'AFP préfère mentir et dire qu'il s'agit « d'un projet de rapport rédigé par des experts de l'ONU publié (sic !) vendredi », c'est-à-dire le 16.7.04. LE MONDE parle d'« une première version du texte, mise en circulation vendredi ». Bizarre ! Rien de tel, au demeurant, qu'un journaliste français pour se procurer un rapport avant qu'il ne soit livré au public ou même à la presse. Souvenez-vous d'un certain rapport d'un certain juge Bruguière que s'était procuré un journaliste du MONDE à la mi-mars cette année et qui n'est toujours pas sorti. Et vous croirez encore à l'innocence médiatique !! Entre le pouvoir judiciaire, le pouvoir exécutif et le pouvoir médiatique, il semble y avoir en France, mieux que l'indépendance, une collaboration patriotique pour « accabler » le Rwanda.

Ensuite, ce titre sonne comme une méchanceté délibérée donnée en consigne à « la voix de la France » dans le monde (j'ai failli écrire « dans LE MONDE » : où ai-je la tête, grands dieux ?!). Le rapport, en effet, accuse trois pays de la région d'avoir violé l'embargo sur les armes. Vous vous en doutiez, vous, en lisant les titres de RFI, d'AFP ou du MONDE ? « L'embargo sur les armes », c'est bien l'objet du rapport des experts. Et il accuse trois pays : la RDC, l'Ouganda et le la région .

Génocidaires en RDC ? Détail !

« Le Rwanda a aidé à l'est les militaires dissidents » ; « certaines factions proche (sic : jusqu'où va la minimisation pour les amis)  ont livré des armes aux FDLR rwandais présents à l'est de la RDC ». On espère que le lecteur ne poussera pas le mauvais esprit à chercher ce que sont les FDLR ( génocidaires ex-Far/ Interahamwe, toujours alliés de Kabila et armés par lui) ni s' ils sont ailleurs qu'à l'est de la RDC ! Chose curieuse : aux yeux des experts de l'ONU la menace des anciens génocidaires est sans importance! Comme elle est sans importance pour le journaliste du MONDE qui n'en parle même pas. Passons sur Bemba, un vice-président de la transition congolaise, qui s'est payé plusieurs rotations d'avions bourrés d'armes  ; l'Ouganda « aurait des milices armées en Ituri ». Détails : Le MONDE ignore tout ça !

Cela se trouve dans le rapport et j'en passe ; mais mon ami en me réveillant pour écouter RFI ne s'en doutait nullement. Il a au moins l'excuse de ne pas être un professionnel. Mais nos amis de la BBC et de la VOA et d'autres radios de je ne sais où se sont jetés sur « le rapport qui accable le Rwanda » comme la misère sur le monde et s'en sont gargarisés des jours durant. Pourquoi eux, pardi ! ne savent-ils pas «  se procurer un rapport de l'ONU » pour en dire ce qu'ils ont eux-mêmes lu ? N'ont-ils donc personne à l'ONU, sinon un membre permanent du Conseil de Sécurité, du moins un oncle membre transitoire ou au moins un cousin balayeur de bureau à Manhattan? Leur suffit-il de trépigner d'aise en présentant comme un rapport sorti un brouillon, fût-il dérobé de si haut ?! Et de présenter comme un rapport sur le Rwanda un rapport sur la région ? Croyez encore, si vous voulez, à l'indépendance et au professionnalisme des médias!

Kabila, Bemba, Museveni sont dans le rapport avec chacun la charge de ses péchés contre l'embargo et pourtant la presse officielle française (RFI, AFP) recourt à des ruses de Sioux pour présenter leurs péchés comme des pécadilles dans un salmigondis de nuances alambiquées. Seul l'intéresse le Rwanda ! Et vous croyez encore à l'innocence médiatique ?!

A moins que vous ne préfériez croire à l'innocence de la France, un honorable membre permanent du Conseil de sécurité, au-dessus de tout soupçon, une puissance mondiale, leader de l'Union européenne (excusez du peu) qui, par vocation, n'est jamais rassasiée d'empire. Voici donc de quoi soutenir votre ardeur. Ecoutez son  ministre français de la coopération, du développement, de la francophonie : il se confie à propos du Rwanda. (JAI 18 juillet 04)

La pitié de la France .

« La France ne veut pas s'immiscer dans les affaires du Rwanda » : dans quelles affaires de quel pays la France s'est-elle donc jamais immiscée pour aller recommencer aujourd'hui ? Quand la France vérifiait naguère à Kigali les cartes d'identité ethnique, c'était juste pour montrer à ses pupilles ignares comment les choses se font. Immixtion ? Dans la patrie du « devoir d'ingérence » ?  « Mais elle (la France) considère aussi que la communauté internationale a été très patiente sur le sujet ». Admirez le choix des mots chez le « latiniste distingué ». Le « mais » qui avertit qu'il y a un terme à la non-immixtion ; le paravent de la communauté internationale dont la France est un membre éminent mais qui sait tempérer sa puissance ; le « très patiente» qui contient la menace à peine voilée et souligne la longue patience qui a des limites. On espère que l'espiègle garnement rwandais aura entendu ! Au cas où il n'aurait pas compris, qu'il sache que l'optique de la France ( « on ») est la suivante :« Obtenir du Rwanda une attitude prudente et sage à l'est du Congo, au Kivu ». De cette hauteur arrogante, on concède avec magnanimité que « ce pays a traversé un drame épouvantable », et qu'il  « est perçu  comme un pays martyr par beaucoup d'autres Etats africains ». La commisération ! La France s'abstiendra de « mettre de l'huile sur le feu, (d')isoler ou (de) montrer du doigt Kigali ». D'ailleurs « le ministre des affaires étrangères, Michel Barnier, souhaite reprendre des contacts avec le Rwanda ».

Si l'ambassadeur du Rwanda, aux dernières nouvelles toujours à Paris, était en train de se tourner les pouces en attendant cette annonce impériale, le voilà sorti de l'oisiveté. Des contacts ! des contacts ! que diable ! Que reste-t-il encore d'autre au Rwanda que d'adopter « une attitude prudente et sage». Un clair avertissement !

Lors du dixième anniversaire du génocide des Tutsis rwandais, en avril de cette année, le président Kagame n'a pas pu se retenir. Il a parlé du rôle de la France dans ce génocide. Une association de citoyens français avait déjà pris l'initiative d'éclaircir et de démontrer ce rôle. Elle a présenté, le 27 mars, des conclusions provisoires montrant la complicité de la France avec le régime génocidaire de Habyarimana dans les domaines militaire, financier, diplomatique, médiatique et même idéologique. Le ministre envoyé à Kigali par Paris avait promis de régler ailleurs les comptes avec Kagame. Le règlement de comptes se poursuit à découvert et sournoisement par Paris ( en se montrant « réservé, voire hostile, lorsqu'il a fallu revoir les différents dispositifs par lesquels le Rwanda est aidé par la communauté internationale » JAI, ibid.) ; les médias sont réquisitionnés ; les « africanistes sont rappelés au devoir civique. Quand je vous parlais d'hostilité délibérée !

Feu vert à Kabila !

Il appartiendra aux spécialistes d'établir le bien- ou le mal-fondé du « prérapport » de l'ONU que le Rwanda a déjà rejeté. Il faudra le lire de près. Car il est cousu mains, œuvre d ‘ « un expert de la police camerounaise », d' « une américaine spécialiste des trafics d'armes », d' « un expert en transport aérien canadien » et , last but not least, d' « un expert français des douanes » !

Les experts apprécieront ! Mais ce qu'ils ne pourront nous faire croire c'est qu'il est plus infamant d'aider un rebelle (comme le Rwanda l'aurait fait), un rebelle qui, toute hypocrisie mise à part, luttait contre l'extermination des siens, que de s'acoquiner avec d'anciens génocidaires nullement repentis. Un journaliste, amateur de sensation, aurait pu titrer : « ONU : Kabila aide des génocidaires  ». Mais le journaliste fonctionnaire et patriote avait d'autres chats à fouetter que de dévier vers la « fantaisie » du choix personnel. Il y a des comptes à régler ! En outre, dit le ministre français de la coopération, « le président Kabila a tenu ses engagements envers la communauté internationale », il « offre une stabilité politique à son pays », il « est soutenu par son opinion » et « ses efforts de communication envers les investisseurs ont été plutôt couronnés de succès ». Qui dit mieux ?

Un journalisme suiveur !

Mais qu'est-ce qui fait courir les journalistes non français et même rwandais pour aller vendre à la criée un rapport avant son existence, sur la foi d'un fonctionnaire français à RFI ?

Serait-ce la fameuse « démocratie mimétique » qu'on ne cesse de nous recommander ou la docilité atavique du colonisé ? Vaut-il encore la peine de rompre une lance pour la liberté et l'indépendance de la presse ? Ou faut-il s'accommoder de deux poids, deux mesures : la soumission automatique aux maîtres de naguère encore assoiffés d'empire ou la révolte  courageuse  des hommes courageux ?



Un rapport ICG sur la RDC : QUI DONC S' INTERESSE AUX CAUSES ?

Rugaju, un héros du folklore rwandais, ayant trop bu du vin de banane, heurta et renversa un bananier et s'écria à l'adresse de sa victime: « après tout c'est toi la cause première » ! Le souci de la cause première n'est pas si répandu qu'on le croirait.

Une des caractéristiques des ONG internationales (ICG, HRW, AI et autres) est qu'elles se contentent de décrire une situation ou de la démonter pour en montrer le mécanisme, de voir s'écrouler les bananiers et de crier à la catastrophe humanitaire, sans guère se soucier de se demander quelle peut bien être la cause ou l'origine d'une telle sistuation, d'un tel conflit, d'une telle catastrophe. Cela explique peut-être pourquoi ces rapports, quelle qu'en soit la pénétration d'analyse, ne contribuent guère à la solution d'aucun problème. La RDC, anciennement Zaïre, sur laquelle les rapports abondent, en est une illustration parfaite. Le dernier rapport d'ICG (7.7.04) ne fait pas exception.

LE CONTENU DU RAPPORT.

Le rapport a le mérite de donner, en arrière-plan de la transition congolaise, le peu de confiance mutuelle qui règne entre les partenaires ; bien des commentateurs, trop pressés d'accuser le Rwanda, ne le disent pas et se plaisent, par contre, à souligner « les divisions à l'intérieur du RCD-Goma » sans jamais dire qu'il y a « des éléments à l'intérieur du camp de Kabila qui s'opposent à la transition »

La satellisation du Kivu par le Rwanda est un poncif quasi obligé, partagé par une certaine opinion française ; elle n'est qu'un des avatars de la domination hima-tutsi. Ce fantasme est propagé par des documents fabriqués certes mais à la longue nuisibles à un retour de confiance entre la RDC et le Rwanda.

Sur la chute de Bukavu , les auteurs du rapport n'apportent aucun élément nouveau si ce n'est qu'ils soulignent à juste titre que « la relation exacte entre les événements de Bukavu et ceux de la capitale demeure obscure». Il en sera sans doute ainsi tant qu'on ne saura pas si Kabila a échappé à un renversement ou a procédé à une mise en scène pour faire peur à ses fidèles et mieux les garder. L'une et l'autre hypothèse, d'ailleurs, montreraient un Kabila peu assuré de son pouvoir. Il faut reconnaître aux auteurs du rapport le mérite de ne pas recourir uniquement au poncif de la menace rwandaise ; ils exigent de Kabila la transparence dans ses agissements et le respect des conventions avant de vouloir étendre son pouvoir sur l'ensemble du territoire congolais.

On ne se refusera pas le plaisir du compliment dont on a si rarement l'occasion. Les auteurs du rapport esquissent même une tentative pour aller aux causes, aux racines des choses, dans le cas notamment du « problème des Banyamulenge » : ils écrivent qu'il faut au Congo « une législation… qui définisse la citoyenneté congolaise d'une manière qui rassure ceux, au Kivu, à qui la citoyenneté a été retirée depuis dix ans et qui sont encore, à tort ou à raison, identifiés avec le Rwanda et sa politique ». L'ennui est que cette définition a été tant de fois recommandée et tentée maintes fois sinon faite et que le tribalisme a chaque fois repris le dessus sur la citoyenneté.

Quant à la question vitale, qui n'est pas un prétexte, d'assurer le désarmement des FDLR et la sécurité du Kivu, les auteurs du rapport reconnaissent l'inanité du « retour volontaire » . Ils ont également raison de lier le succès du désarmement à l'établissement d'un « leadership militaire effectif » à Kinshasa en lieu et place de l'actuelle « maison militaire de Kabila » qui court-circuite et rend impossible un commandement militaire légitime.

Par contre, le concept onusien du « peace keeping », que les auteurs du rapport voudraient voir revigorer, semble en lui-même mauvais et contradictoire dans son essence. Celui qui l'a conçu a voulu réaliser la quadrature du cercle. On n'envoie pas à la guerre les soldats de la paix ; les soldats font les guerres, la paix est affaire du pouvoir politique. Une telle absurdité doit avoir une origine humanitaire et fait déjà entrevoir ce qu'il en coûterait de confier le gouvernement du monde aux « humanitaires » dont la « culture » est de gérer les problèmes sans se soucier de les résoudre. L'humanitaire appartient au présent ; il ignore le passé et l'avenir.

Il est étonnant que tous ceux qui ont constaté l'inefficacité du « peace keeping » onusien n'aient proposé que d'en grossir les effectifs et les moyens. Quelle que soit sa taille, un corps disparate de fonctionnaires fort bien payés, placés devant un danger extrême avec la liberté de l'éviter ou de l'affronter, ne choisira jamais de l'affronter. Son héroïsme se limitera, comme au Rwanda en 1994, à évacuer les expatriés en attendant de prendre la fuite, surtout quand est assurée une impunité-béton. Gageons que la Monuc, quelle que soit sa taille et l'importance de ses moyens, n'y fera pas exception.

Il est courtois de louer le travail d'Olosegun Obasanjo qui a réuni Kagame et Kabila à Abuja, d'un ministre britanique et d'un secrétaire d'état américain de passage dans la région. Les auteurs du rapport ont l'honnêteté d'admettre que « seule cette preuve de bonne volonté ne sera pas suffisante». Encore un euphémisme bien diplomatique.

En réalité, on ne peut plus compter le nombre de rencontres bilatérales entre le Rwanda et la RDC, particulièrement entre Kabila et Kagame, ni le nombre de pélerins de la « bonne volonté » « pour faire baisser la tension », que sais-je encore , et on se trouve toujours au point de départ. Pour la simple raison qu'il est impossible de trouver une solution à un problème mal posé.

LE FOND DU PROBLEME.

Il faudrait peut-être songer à la difficulté que les Congolais n'ont jamais surmontée de se sentir porteurs d'une trop récente citoyenneté. La citoyenneté congolaise est une création artificielle des puissances coloniales, particulièrement de la Belgique. Mais là n'est pas le problème : toute citoyenneté est une création artificielle qui se solidifie à la longue par la volonté et l'habitude des peuples concernés. Mais la citoyenneté congolaise est très récente, aussi récente que l'Etat congolais. Cela fait problème. Aussitôt l'indépendance acquise, plusieurs crises ont montré que le sentiment d'appartenance à l'entité congolaise n'avait pas encore supplanté la primauté de l'appartenance tribale dans les cœurs des Congolais.

En cela, Patrice Lumumba fut réellement un innovateur et tous ceux qui rêvent de l'unité du Congo portent encore sa nostalgie. Vers les années 70, Mobutu Sese Seko, qui considérait le « recours à l'authenticité » comme une conversion des mentalités, suscita un frémissement d'appartenance nationale. En optant pour la fédération, la Conférence Nationale Souveraine (CNS) n' était peut-être pas loin de la solution de l'antinomie entre la recherche éperdue de l'unité et la pratique impossible d'une citoyenneté.

L'organisation du Congo en une entité fédérale n'est pas incompatible avec la force de l'Etat, tout en créant la proximité entre les hommes, entre les gouvernants et les gouvernés. En effet, le fédéralisme sans dispersion, préconisé par la CNS, entre, par exemple, dix entités, pourrait conjurer les méfaits de l'éloignement physique, culturel et spirituel entre les leaders et les citoyens ; un éloignement qui fait qu'un leader politique à Kinshasa ne se sent pas politiquement responsable des intérêts d'un citoyen de Bukavu. La tentation est d'autant plus grande de considérer son mandat politique comme une aubaine individuelle à partager tout au plus avec sa famille ou sa tribu, comme le montre l'image quasi surréaliste du tribalisme qui triomphe aujourd'hui à Kinshasa.

CONCLUSION.

En fin de compte, tant que la RDC ne reconnaîtra pas que son problème essentiel réside dans son essence même et que ses parrains l'encourageront à cultiver l'alibi rwandais, à Lusaka succédera Prétoria et à Prétoria succédera un Lusaka renouvelé, et ainsi indéfiniment ; la RDC restera embourbée dans le problème qui la poursuit sous tous ses noms depuis ses premiers pas sur la voie de l'indépendance : à savoir l'incapacité de faire émerger un Etat de la tribu.

 


LA BETE IMMONDE 

La bête immonde ne serait pas tout à fait morte. La bête immonde : cette haine que des Rwandais, au fond d'eux-mêmes, nourrissent contre d'autres Rwandais uniquement parce que l'un est Hutu, l'autre, Tutsi. La bête immonde se porte bien  : un rapport de la Commission parlementaire sur l'idéologie du génocide vient de le rappeler.

Un jour le Diable dit à Caïn : Tue Abel, ton frère ; ainsi tu auras sa part d'héritage. Un jour le Diable dit à un Hutu rwandais : tue ton frère tutsi et tu auras les tôles de sa maison. Et le Hutu tua le Tutsi et n'eut pas les tôles de sa maison. Dérisoire.

Le Diable a bon dos ! Un jour un Diable d'apprenti politicien dit à un Hutu rwandais : ce pays est à toi seul. Chasse ou tue ton voisin tutsi : il n'est pas ton frère, cet étranger. Le Hutu tua et chassa le Tutsi et, au réveil, il se surprit sur la route de l'exil, condamné à l'errance, en proie à la faim, à la guerre, à la mort, le plus chanceux se félicitant de quémander le pain de l'exil à ses maîtres d'antan, ceux qui enseignaient et commandaient, en échange de leur retour pour enseigner et commander.

La révélation du dernier rapport de la Commission parlementaire n'est pas tout à fait une surprise. L'idéologie du génocide ne peut disparaître du jour au lendemain. Reyntjens y voit l'échec de la politique du FPR. Il est vrai que FR voit du FPR partout. Pauvres experts ! Qui a jamais pensé qu'un ethnisme qui a mis une génération pour pousser ses racines allait s'évanouir en une dizaine d'années ? Au demeurant, ceux qui ont voté pour le FPR ou pour Kagame, l'an dernier, sont sans doute ceux qui voient dans la politique du FPR et de Kagame la seule porte de sortie de l'idéologie génocidaire ! Rien ne nous dit que les assassins de Kaduha sont la majorité au Rwanda et détiennent l'avenir de ce pays. Mais même un seul génocidaire, c'est déjà un de trop.

Il y a une autre perspective effrayante : l'enquête de la Commission n'a porté que sur cinq des douze provinces. Et l'on pense avec effroi que la demi-douzaine de provinces qui restent pourraient révéler un abîme affreux !

Certains ont cru remarquer que la zone infestée recouvrait la zone Turquoise où l'on a pu, en 1994, s'adonner allègrement au génocide. D'autres ont pensé à une « culture » du génocide qui s'installerait, ayant prospéré dans les années 60 et d'autant plus difficile à éradiquer. Ce génocide, comme les autres, embarrasse les chercheurs de causes.

La peur explique bien des choses ; elle n'explique pas tout. La graine du génocide dort ailleurs où on ne la soupçonne pas. Un cybernaute rwandais confiait récemment qu'il ne peut dormir en paix dans un pays, la Belgique, où une personne de sang tutsi se trouve dans les organes du pouvoir. Il venait d'apprendre, et n'en croyait pas ses oreilles, qu'une dame de mère congolaise, de père tutsi et de nationalité belge venait d'entrer au sénat.

Ce qui constitue une surprise c'est la vivacidé de l'idéologie génocidaire et, en quelque sorte, le fait qu'elle n'a pas pris une ride. On tue à Kaduha avec autant d'allégresse et de raffinement qu'au plus fort de 1994. Autre surprise de ce rapport : la légéreté avec laquelle les organisations humanitaires (HRW, AI, FIDH etc..) ont reçu la nouvelle de l'existence du génocide dans toute sa verdeur. Loin de s'indigner, elles sont occupées à ce qui est devenu un tropisme dans la société civile, à savoir l'autodéfense et la solidarité à tout prix. On leur signale que le Rwanda peut encore une fois s'embraser ; elles ne pensent qu'à la survie de LIPRODHOR, une organisation de défense des droits de l'homme, accusée d'ethnisme et dont la dissolution est recommandée par les députés. Le génocide des Tutsis du Rwanda a toujours souffert d'un déficit d'indignation dans ses signes avant-coureurs, dans son exécution et dans ses séquelles.

La dénonciation de l'ethnisme aurait dû, selon de nombreux observateurs, constituer une priorité dès la sortie du génocide. C'est alors qu'il aurait fallu bannir du paysage politique l'idéologie du MDR-P (Mouvement démocratique rwandais-Parmehutu). Cela comportait cependant un inconvénient politique : le partage du pouvoir était à la fois un choix délibéré et un message fort à l'opinion intérieure et internationale. On opta pour la transformation intérieure du MDR par lui-même. Après une longue attente, il fallut constater le refus d'une aile de ce mouvement. La dissolution, obligée et tardive, produisit dans l'opinion l'effet contraire à celui qu'on avait escompté. On soupçonna le FPR de vouloir dégager le chemin vers un pouvoir sans partage, alors qu'il avait tenu à s'en défendre après sa victoire sur le génocide. Même si son adversaire, supposé le plus redoutable, était moribond et en lambeaux, son deuil fit l'unanimité des inconditionnels du refus, des défenseurs des droits de l'homme et d'une diplomatie étrangère plus à l'aise face à un interlocuteur divisé.

Les mouvements politiques basés sur la division ethnique sont désormais interdits dans les textes légaux. Mais le combat demeure entier dans les esprits. Le «plus jamais ça» n'est pas sans faille et, chez beaucoup, il n'est qu'une formule sans conviction. Il faudra une longue patience et une longue éducation

Mais, il faudra bien qu'un jour le Rwandais rentre en lui-même, hors de toute autodéfense dérisoire, de toute incompréhension feinte. Qu'il s'avise bien qu'on a tout essayé en vain : la séparation, l'extermination et que ni se séparer ni s'exterminer ne se sont révélés praticables. Qu'il ne reste donc qu'à vivre ensemble. Et que la seule question qui compte aujourd'hui c'est « comment vivre ensemble de notre mieux ». Et y consacrer toute l'énergie récupérée sur la vaine habileté.

Les Rwandais, dans une écrasante majorité, ont choisi un type d'unité qui est propre au Rwanda. Ce n'est ni l'unité « modèle puzzle », comme en RDC, faite de blocs tribaux plus ou moins agglomérés, ni l'unité « modèle pâte feuilletée », comme au Burundi, faite de superposition d'ethnies ; il s'agit de l'unité « modèle-citoyens », où l'identité rwandaise transcende et unit les trois composantes sociales. Au lieu de l'unité des tribus (comme en RDC), au lieu de l'unité des ethnies (comme au Burundi), l'unité des citoyens. Il faudra que chaque Rwandais y réfléchisse, en pèse les avantages durables sans se laisser distraire par l'effet d'annonce d'ententes qui peuvent, à la longue, se révéler sans lendemain. Au cas même où, par exemple, le modèle bouroundais venait à réussir, ce qu'il faut souhaiter sincèrement à ce voisin « jumeau », l'originalité séculaire du Rwanda n'en perdrait pas pour autant une once de pertinence et de légitimité.


Kigali, le 26.7.2004

 

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