Une mise au point
Document rédigé par le Conseil Supérieur du Ruanda

Introduction

Vous aurez certainement entendu parler de cette célèbre mise au point, un Mémo qui ne manque pas de témérité que le Conseil Supérieur du pays a adressé au gouvernement tutélaire du Rwanda d’avant les années 60.

Qu’est-ce que c’est ce fameux Conseil supérieur du pays ? De qui était-il constitué ?  Il était composé de 32 membres et du Roi Mutara qui en faisait le 33 ième et aussi le grand bonnet. Ce Conseil était réparti en 3 groupes de travail nettement distincts, d’opinions fortement divergentes.

I.  Les Anti-Mwami (les Républicains)

II. Les Pro-Mwami (les Monarchistes)

III. Les Neutres (les Progressistes) 

Parmi les 32 membres, 5 d’entre-eux étaient élus, et constituaient ce qu’il convenait d’appeler "la députation permanente" : (Kayihura, Rwangombwa, Bushayija, Bagirishya et Bwanakweli). Je vous ferais remarquer que parmi les 32, seuls 2 Hutu (Makuza, le père de l’actuel premier ministre du Rwanda et un certain Biniga w'ikihuture, chef du Kinyaga) siégeaient au milieu de ces cadres de l’autorité indigène qui faisaient FI à la mauvaise gouvernance des Belges, et qui avançaient résolument des propositions soutenues et objectives, par rapport à l'avenir du Rwanda libre du joug belgo-blanc.

Je dis "seuls deux Hutus commme si..., vous comprendrez pourquoi tantôt !

Récemment, j’ai posté sur ce site deux documents historiquement connus dans notre pays pour avoir laissé des traces indélébiles, le Manifeste des 10 Bahutu meneurs, avec G. Kayibanda en tête, et la lettre des 12 Bagaragu b’u Mwami qui ont fait peu écho d’eux-mêmes, non pas qu’ils ne sont plus d’actualité, (bien au contraire), mais tout simplement parce qu’ils sont mal connus par les gens de la deuxième génération si vous comptez à partir du moment où ils faisaient beaucoup de vagues.

Si je reviens dessus aujourd’hui, c’est pour essayer d’en dégager l’ombre et le doute qui planent encore sur cette époque, afin d’en tirer quelques bribes de vérité politico-historique du Rwanda d’hier, qui auront façonné celui que avons aujourd’hui !

A .- Ce qu’il faut savoir :

Entre la Mise au point (qui a pris de court toute l’administration tutélaire) et le fameux Manifeste des Bahutu, un intrus s’est glissé entre les deux. Ce n’était pas un fait de hasard, c’était plutôt une vaste conspiration du mal fameux, Dr Kirch, officiellement affecté auprès du Roi Mutara comme son principal conseiller politique mais qui, en réalité, était là pour observer les allées et venues, les si et les ça du Mwami et d’en faire rapport à l’allégeance. C’est ainsi que, surpris par la véhémence de ces jeunes cadres, il lui a fallu inventer de facto un scénario suffisamment choquant  (le mot n'est pas assez fort), à mon avis pour deux raisons :

Ces mascarades avaient pour but de distraire le Roi des Belges, son patron, (qui était plutôt pour une bien meilleure gouvernance des colonies, "voir son discours dès son retour du Congo Belge"), et de punir sévèrement (condamner serait plus adapté), les membres du Conseil supérieur du pays, et dans le même sac, toute la race tutsi, en les jetant ainsi dans les mains armées de la horde des Hutu formés par l’Église du Rwanda, (voir le groupe des 10 de Gitarama dont le chef était nul autre que G. Kayibanda).  Il a su profiter du caractère léger (pour être moins grossier), des fameux douze Bagaragu b’u Mwami dont il a réussi à corrompre avec quelques verres de vin et quelques sous.

Cliquez ici pour relire ce fameux rapport des 12 Bagaragu b’Umwami

Tourné en rigolo, ce document, sciemment abordé avec le langage condescendant qui caractérisait justement abatware b’ABATUTSI, était assez cruel et devait absolument aboutir aux résultats escomptés par Dr Kirch. Le feu était dans la botte comme on dit, et plus jamais rien n’allait être comme avant.

Donc, en réponse à la mise au point, en passant par la lettre des 12, nous avons eu droit aux rigueurs du Manifeste des Bahutu. 

Cliquez ici pour relire le Manifeste des Bahutu   

Bref, je vous laisse lire, ci-après, ce précieux document politico-social du Conseil Supérieur du Rwanda qui, à mon avis, a prévalu à la situation de la masse hutu poussé dans le dos par les tombeurs de la race tutsi, qui n’ont pas manqué l’opportunité des déboires des 12 pour atteindre le paroxysme d’une vengeance ahurissante, mais surtout aveugle et idiot, face à un ennemi commun w’imbaga y’Abanyarwanda bose, "gashakabuhake".

Où est le catch ? Je disais plus haut, je cite : "Il n’y avait que 2 Hutu sur 32 membres". Ce que je voulais dire en fait, et le débat est grand ouvert, c’est ceci : Qui est justement à l’origine de l’indépendance politique du Rwanda ? Est-ce le Manifeste des Bahutu comme on nous en a toujours rabattu les oreilles (ngo imitaga itazima izuba), ou la Mise au point en est vraiment l’élément déclencheur ?

Qui a fait vraiment quoi, qu’est-ce qui est venu avant qui ? En quoi tout cela nous affecte-t-il encore aujourd’hui ? Pourquoi ne sommes-nous jamais parvenus, comme peuple, à nous départir de ces tactiques malsains, en oubliant ce passé houleux pour bâtir un meilleur Rwanda comme il avait toujours été avant l’arrivée des ces......

Arthémon Rurangwa

Au seuil de son mandat, le Conseil supérieur du pays désire faire la mise au point suivante :

Dans la conjoncture politique, économique et sociale que traverse notre pays, il est des questions qu'il faut aborder en toute franchise et des problèmes pour lesquels il faut à tout prix rompre avec l'habitude politique du silence qui, hélas : n'a été que trop pratiquée jusqu'à présent.

La Belgique, en acceptant la tutelle de notre pays s'est assigné une lourde mais noble tâche dont elle s'est toujours acquittée fidèlement. Les bénéficiaires de ces efforts civilisateurs lui resteront reconnaissants de tant de sollicitude. Nous ne relaterons point les domaines dans les quels elle s'est concrétisée ; les faits et les réalisations sont plus éloquents.

Nous pourrions retracer les étapes parcourues avec succès, mais nous préférons nous tourner vers l'avenir. À ce sujet, tout observateur averti se rend compte que cet avenir exigera aussi bien de la part des tuteurs que des pupilles un ensemble de qualités impliquant une volonté dévouée, souvent désintéressée et un équilibre d'esprit favorable à une mutuelle compréhension.

Le Ruanda est arrivé à un stade qui peut être comparé à celui de l'éducation d'un enfant qu'on appelle en notre langue irera ribi, c'est-à-dire au "stade de l'âge ingrat". Nous constatons actuellement l'existence d'un malaise qui résulte de problèmes qui se posent de plus en plus impérieusement et nous tenons à préciser certains d'entre eux. Les laisser plus longtemps sous le boisseau, alors qu'ils appellent une solution urgente serait compromettre les intérêts du Ruanda qui doivent être intimement liés à ceux de la Belgique.

L'autonomie est l'aboutissement normal de la tutelle, ceci est une vérité indéniable. Cette idée provoque chez certains une appréhension entraînant la méfiance à l'égard de ceux qui manifestent ces aspirations. N’est-ce pas mal comprendre le problème car, si l'émancipation est inéluctable, elle n’est pas nécessairement catastrophique; au contraire, elle peut être une source d'enrichissement mutuel à divers points de vue. IL serait malaisé de préciser dès à présent l'époque où cette autonomie pourra nous être accordée, mais notre souhait est que d'ores et déjà on nous y prépare.

Cette préparation dans notre esprit doit se concrétiser dans les problèmes de

a) L'enseignement

b) Une participation plus étendue au gouvernement de notre pays

c) Une politique économico-sociale mieux orientée

d) L'atténuation des préjugés de couleur

A. - Enseignement

Ce point est d’une importance capitale, car il conditionne tous les autres. Sans l'instruction, l'émancipation devient un rêve utopique et tous les efforts dans d'autres domaines seraient des coups d'épée dans l'eau. En jetant un coup d'oeil en arrière, nous constatons, non sans amertume, que l'enseignement a été négligé sous certains angles, ou plutôt a été mal orienté. L'instruction de la masse a été seule poussée ; c'est pour cette raison que nous ne parlerons pas des écoles primaires quoique en ce qui les concerne, certaines lacunes peuvent être relevées quant au programme qui n’est pas encore complet. La formation d'instituteurs d'élite laisse encore à désirer, alors que c'est sur eux que repose toute la formation de la masse. Il faut donc de bonnes écoles normales confiées à des spécialistes, en renforçant la qualité de celles déjà existantes.

Nos remarques visent surtout l'enseignement secondaire et supérieur. Le premier a été jusqu'il y a peu de temps relégué au dernier plan. Le transfert du collège de Gatagara (l’actuel Collège St-Esprit) à Usumbura fut justifié à l'époque par la modicité des ressources. L'argument invoqué alors ne nous paraît plus valable aujourd'hui étant donné que l'importance des sommes investies aurait suffi à la construction de deux collèges moins grandioses. De ce fait, la construction du collège de Gatagara reste toujours à l'état de promesse.

Le programme de l'école secondaire d'Astrida devrait être revu de manière à ce que les élèves puissent acquérir un diplôme légal, les mettant sur le même pied d'égalité que ceux des écoles secondaires belges, diplômes permettant à leurs titulaires d'être admis à l'administration avec le grade d'agent, d'emblée.

Que dire de l'enseignement supérieur ? Qu'il est dans le plan d'avenir. De nouveau, il y a eu promesse non tenue : L'université qui, depuis 1952, aurait été érigée à Astrida l'a été à Elisabethville. La construction d'une faculté d’agronomie et vétérinaire à Astrida promise par la suite reste également à l'état de projet. Mr le gouverneur général Pétillon voulait pourtant tenir sa promesse et avait déclaré sans équivoque que la création d'une université au Ruanda-Urundi était un puissant moyen d'y assurer la pérennité de l'influence belge. Admettons franchement que ces promesses non tenues, jointes à l'interdiction par le gouverneur général Pétillon au Conseil supérieur d'accorder des bourses d'études pour les éléments désireux de faire des études universitaires ailleurs qu'au Congo, ne sont pas faites pour maintenir un climat de confiance. Nous ne sommes pas sans savoir que dans d'autres colonies et territoires sous tutelle, la formation d'une élite a été plus poussée que chez nous: La création d'une faculté de droit à Kimwenza a été admise elle-même après bien des hésitations.

Mais ne nous éternisons pas sur le passé et avisons quelques conclusions pour aller de l'avant. Le Conseil supérieur du pays en sa huitième session a traité la question de l'enseignement en général et a émis des voeux dont nous reprenons certains dans les grandes lignes.

Compte tenu de l'urgence qu'il y a d'orienter l'enseignement vers la formation d'une élite techniquement capable, dans le plus bref délai possible, de participer à la direction du pays, il est instamment souhaité que tous les services concourent, chacun dans sa sphère d'action, à l'envoi en Belgique de quelques auxiliaires indigènes déjà en fonction et faisant preuve de capacités certaines pour perfectionner leurs connaissances dans des domaines bien déterminés. Ces voeux du Conseil ne sont pas en contradiction avec l'interdiction émanant de l'autorité supérieure adressée à la CDP (Caisse du pays) d'accorder des bourses d'études pour des personnes désireuses de s'instruire ailleurs qu'en Afrique.

Étant donné surtout que les Banyaruanda ne bénéficient pas d'un enseignement universitaire au Ruanda, le Conseil exprime le voeu de voir le gouvernement supprimer l'interdiction faite à la CDP d'accorder des bourses pour l'enseignement universitaire à l'étranger. Ceci se justifie, car nous sommes conscients de ce que la culture occidentale est bien plus qu'une science et un savoir. C'est une éducation, un façon de vivre, de se comporter, un sens du bien commun, un respect de la personne humaine. Cette culture ne peut s'acquérir qu'en vivant dans l'ambiance appropriée, comme cela a été dit dans la huitième session.

En plus de ce qui précède et en vue de favoriser le développement du pays, nous insistons sur la nécessité d'études techniques beaucoup plus poussées.

Le problème de la création d'une Université au Ruanda est celui qui nous tient le plus à coeur, car il répond aux aspirations profondes de tout le pays qui consentira aux plus lourds sacrifices pour l'obtenir. Nous faisons écho aux réclamations de plus en plus pressantes qui se font jour sur le régime linguistique à adopter pour le programme d'enseignement. L'obligation du flamand comme seconde langue se comprend dans la métropole; nous ne comprenons cependant pas que cette obligation soit imposée dans les programmes d'études pour Africains. Nous estimons que c'est une surcharge qui n’est pas indispensable dans notre formation et présente pour nous bien peu d'utilité pratique dans notre vie. À notre avis, une importance plus grande devrait être accordée à l'enseignement de notre langue nationale. Le flamand et l'anglais, vu notre situation géographique, entourés de colonies anglaises, pouvant être imposés comme cours à option.

Nous comprenons le nombre et la complexité des problèmes qui se posent, mais la recherche d'une solution justifie les efforts à entreprendre dans ce domaine.

Car, si nous sommes animés d'un même souci de progresser rapidement vers l'émancipation, il faut utiliser les moyens qui s'imposent. Le souci du gouvernement pour la solution de ce problème nous sera une garantie de sa sollicitude à notre égard et nous redonnera la confiance un moment ébranlée par des mesures désavantageuses que nous avons subies en matière d'enseignement.

Une meilleure coordination dans les services, classant les activités par importance : un effort généreux de la part des organismes privés et de tous les Banyaruanda aura tôt fait de nous rapprocher du but proposé. D'ailleurs, il n'est pas rare de constater que, pour des réalisations de moindre importance, des crédits considérables sont consentis ; il n'y a qu'à regarder autour de nous, les exemples abondent. Tous les moyens possibles doivent être réunis pour la formation des cadres de direction dont le pays a besoin et certaines réalisations qui sont pour le moment un luxe, devraient attendre.

B. - Une participation plus étendue au gouvernement de notre pays

Pour faire de l'administration indirecte, il faut être deux et deux qui collaborent. Il est temps de repenser cette vérité énoncée par M. Ryckmans, notre ancien Gouverneur général, elle est plus actuelle que jamais. La collaboration ne peut exister que si le gouvernement autochtone du pays est efficace, bien constitué et nanti de responsabilités réelles. Si l'on admet que l'élite actuelle n'est pas encore à même de mener seule sa barque politique, ne possédant pas encore une habileté administrative suffisante, il faut admettre que les petits enfants apprennent à se tenir sur leurs jambes. Il est temps de faire faire aux éléments d'élite l'apprentissage à la gérance de leurs propres affaires.

Le gouvernement autochtone devrait être coordonné pour que son ensemble avec le gouvernement belge, de manière qu'il ne présente pas, comme c'est le cas maintenant, l'aspect d'une pyramide incomplète ; incomplète parce que le Mwami qui est à la tête du gouvernement indigène n'a pas de services créés pour l'aider dans l'administration du pays. Cette situation n'est ni coutumière ni de conception administrative occidentale. Il faudrait de toute urgence combler cette lacune par l'instauration de services au CAP, comme le voeu en a été exprimé par le Conseil supérieur du pays en ses cinquième et neuvième sessions. C'est de nouveau M. Ryckmans qui a dit que la responsabilité améliore les bons, l'irresponsabilité ne rend pas les mauvais moins nocifs, il n'y a qu'un moyen de les empêcher de nuire : les éliminer.

Où trouver les fonds pour rémunérer ceux qui prendront la direction de ces services et quelles seraient leurs fonctions précises? À la première question, nous répondrons qu'en poursuivant le système de fusion des chefferies et sous-chefferies déjà en cours, il y a moyen de récupérer des fonds appréciables pour le fonctionnement de ces services.

La seconde question ne peut recevoir une réponse immédiate, car elle implique des réformes qui ne peuvent se réaliser sans une réelle collaboration des deux administrations en présence. C'est grâce à elle que des fonctions actuellement assumées par des agents de l'administration belge pourraient passer aux fonctionnaires autochtones. La concession de droits appelant des responsabilités et des charges, un conseil technique leur serait assuré pour que cet apprentissage se fasse sans heurts.

Il faut abandonner la politique des petites concessions en faveur de celle créant les institutions dotées de pouvoirs d'action suffisamment étudiées pour donner lieu à une large participation aux affaires publiques.

Le Conseil supérieur du pays n'est actuellement nanti que d'attributions fort limitées. Il est consultatif, nous l'admettons, mais dans beaucoup de cas, ce droit lui-même est contesté. Un décret régissant son organisation fondamentale sera pris sans qu'il ait pu émettre ses avis, une ordonnance visant les intérêts directs du pays sortira sans qu'il lui en soit touché un mot et, à titre d'exemple, une décision importante en matière d'enseignement sera prise sans que le Conseil ait été consulté. A notre avis, l'ordonnance de M. le Gouverneur général stipulant que la CDP ne peut accorder un subside dépassant 100,000 francs sans l'avis favorable de M. le Résident est un exemple de cette limitation des attributions du Conseil supérieur du pays.

C'est une erreur de croire qu'il faut refuser la reconnaissance des droits politiques à une élite qui possède bien une maturité politique suffisante mais pas encore une habileté administrative suffisante. C'est également l'unique moyen d'acheminer notre pays vers l'émancipation par étapes de transition, seules capables d'éviter les heurts qui seraient inévitablement provoqués par le brusque passage de la tutelle à la liberté.

Entre les institutions politiques autochtones et les organisations similaires du gouvernement belge, comme entre les deux administrations elles-mêmes, il devrait s'établir une franche collaboration. Nous constatons actuellement qu'elles sont plutôt juxtaposées, que les échanges de vue pour la réalisation du bien commun sont inexistants. Les conseils sont souvent regardés comme des organes de récrimination et des foyers d'opposition au gouvernement tutélaire. Les agents indigènes de l'administration locale rencontrent souvent des difficultés de service quand ils font partie de ces conseils, ce qui incite les plus prudents à les éviter.

Notre souhait est qu'il y ait un ensemble plus harmonieux se concrétisant par une meilleure collaboration des conseils et des administrations vers le progrès rapide du pays. Etant donné que dans ce domaine comme dans tout autre, le point déterminant est le budget. Il serait urgent que la participation du gouvernement dans les payements du cadre administratif indigène soit augmentée, afin que la caisse du pays ne soit pas désavantagée.

Ceci appelle un point important, car il est un facteur d'équilibre et d'harmonie dans les activités de tout pays et surtout d'un pays neuf ; c'est la coordination des services. Tous les services devraient rester interdépendants aussi bien ceux de l'administration tutélaire que de l'administration indigëne. Or, nous voyons qu'ils sont cloisonnés et que chacun se cantonne dans ses propres activités et semble ignorer l'existence des autres et la place qu'ils doivent occuper dans l'édification de la cité de demain. Ils doivent tous avoir un dénominateur commun : amener progressivement les populations indigènes à l'autonomie au sein d’une communauté qu'elles choisiront elles-mêmes.

C'est ainsi que tout conflit dans les services est une lacune portant préjudice aux populations intéressées. Un classement par importance des activités à réaliser par ces services devrait être chaque fois établi d'un commun accord entre le Conseil de vice-gouvernement et le Conseil supérieur du pays. Ce dernier est habilité, surtout actuellement qu'il est l'émanation du peuple par les élections libres, à donner un avis de poids dans cette question. Le Conseil pourrait de cette manière émettre un avis sur l'urgence ou la priorité à accorder à certaines réalisations.

C. - Une politique économico-sociale mieux orientée

L'économie et les conditions matérielles ont également un rôle prépondérant à jouer dans la marche vers le progrès. Celles de notre pays sont toujours présentées sous un aspect si assombri qu'on se croirait à deux doigts de la catastrophe. Que le Ruanda n'ait pas les richesses naturelles du Congo, nous en convenons, mais qu'il ait des possibilités de subsistance et d'expansion, c'est vrai aussi. Il est, en tout cas, dans une situation qui pose des problèmes ardus dans le domaine économique. Certains préconisent comme solution la fédération avec le Congo belge et même quelques-uns la prônent comme étant la seule salutaire pour nous. Elle ne peut être rejetée à priori, mais c'est un problème qui doit être mûrement étudié, et pas unilatéralement.

Or jusqu'ici, il faut le dire, la fédération Congo-Ruanda-Urundi nous a été présentée par la presse sous un jour qui nous la rend on ne peut plus suspecte pour deux raisons : on nous en a montré les avantages, mais les inconvénients ont été soigneusement passés sous silence. Peut-on imaginer, si peu rompu à ces problèmes que l'on soit, qu'il y ait tout à gagner et point de sacrifices à consentir? Nous ne désirons pas être précipités par les promoteurs de cette thèse dans une organisation dont nous ne comprenons ni la portée ni le fonctionnement.

Devons-nous ajouter qu'à nos yeux jusqu'ici, le Congo ne présentait aucun attrait tant au point de vue politique qu'au point de vue social et culturel pour que l'on adhère au système fédéral dont il est le pivot? Nous souhaitons, quant à cette question, que la formation de vrais chefs, le progrès politique aillent assez rapidement pour permettre l'éclosion d'une saine opinion qui orienterait mieux le choix d'un avenir politique et économique. Il est hors de doute que le choix tomberait sur le Congo belge au moment où il pourrait offrir la meilleure solution possible au problème de cet avenir. La question doit donc être plus mûrement étudiée et un franc échange de vues admis.

Une autre solution au problème économique que pose notre pays est l'industrialisation. Celle-ci, en mettant en valeur le pays, résorberait une partie de la population actuellement obligée de s'expatrier et résoudrait de ce fait en partie le problème de la surpopulation. Mais, pour industrialiser, il faut investir et des investissements nécessitent des capitaux. Notre pays, comme en général tous les pays sous développés, souffre d'une insuffisance de capitaux qui ne peuvent lui être fournis ni par ses ressources naturelles ni par sa population. Il nous est quasi impossible de trouver chez nous les capitaux nécessaires aux investissements qu'en les prélevant sur des revenus déjà insuffisants ; nous devrions nous imposer, pour arriver à ce but, de nouveaux sacrifices et ceux-ci seraient si pénibles qu'ils ne pourraient être obtenus et imposés que par un gouvernement dictatorial et totalitaire.

Dès lors, un développement économique de nos pays nécessite impérieusement l'apport de capitaux étrangers. Cet apport devrait provenir d'une double source : publique et privée. Les capitaux publics assurent d'abord des investissements qui n'offrent qu'une rentabilité lointaine et indirecte et qui ne sont pas, dès lors, de nature à attirer les capitaux privés. Le rôle qui est dévolu aux premiers dans ce domaine est essentiel. Ils ouvrent réellement la voie au capital privé en créant des

conditions structurelles que permettent 'exploitation rentable des richesses naturelles et leur transformation. Ils constituent les matériaux de fondation de la maison. La route fraie un chemin aux fermes, aux usines, aux agglomérations ; elle leur apporte les matières d'approvisionnement et emporte leurs produits. La construction de barrages et de centrales électriques permet la création et l'élargissement des entreprises, assure l'équipement moderne des ateliers et la continuité dans l'activité industrielle.

La mise en valeur des terres par l'irrigation et autres techniques permet d'obtenir des récoltes plus abondantes. Une meilleure alimentation de la main-d'oeuvre conditionne son aptitude physique et son rendement au travail. En outre, pour que les travailleurs aient l'occasion d'acquérir la formation qu'appellent les méthodes modernes de production, il est nécessaire d'ouvrir des écoles.

En conséquence, il est indispensable que la Belgique, et même au besoin des organismes internationaux d'Europe ou d'Amérique, nous accordent des capitaux pour la mise en valeur de notre pays. La Belgique le fait déjà depuis plus de cinq ans mais, comme il reste beaucoup à faire dans l'édification d'un appareil industriel solide, les bienfaits de cette générosité devraient nous être dispensés encore plus longtemps.

1) L'apport des capitaux privés semble plus difficile à obtenir, du moins dans un avenir immédiat.

2) En effet, il est facilement compréhensible que la situation de territoires sous tutelle et la peur de l'émancipation à l'avenir donnent parfois le frisson à celui qui veut investir ses capitaux. Il base ses appréhensions sur les résultats malheureux constatés dans les soubresauts politiques de ces derniers temps. Ceux-ci ne doivent pas être mis sur le compte uniquement des colonisés, car si ces derniers ont, dans certains cas, les tort de ne pas respecter les droits des colons, dans certains autres, les torts étaient partagés. Leur emprise économique assurant le monopole des actions est souvent la cause du conflit.

3) Quoique nous ne soyons pas compétents en la matière pour donner une solution de conciliation des exigences mutuelles, elle nous semble toutefois possible.

4) Nous laissons aux personnes mieux autorisées le soin de trouver la solution adéquate, mais pensons qu'elle devra s'inspirer du Principe de l'association des intérêts dans une atmosphère assainie de discrimination raciale. Nous invitons les sociétés et firmes privées à avoir plus de confiance en investissant davantage dans notre pays. Pour que cette confiance leur soit garantie, il faut qu'ils la donnent d'abord par une association d'intérêts avec les autochtones.

5) En principe, aucune entreprise ne devrait être envisagée sans que le pays y mette de ses fonds d'investissements. Ainsi nous apprenons que l'électrification du nord du Ruanda est en perspective. Le Conseil supérieur du pays souhaite que la caisse du pays participe financièrement dans cet investissement.

D. - L'atténuation des préjugés de couleur

Une question essentielle qui se pose maintenant dans notre pays est sans conteste celle des relations humaines entre Blancs et Noirs. Le thème est souvent repris et largement diffusé par tous ceux qui se souviennent de l'avenir des territoires belges d'outre-mer.

Le voyage de S. M. le roi Baudouin Ier au Congo belge et au Ruanda-Urundi est une merveilleuse leçon de fraternité humaine, un admirable appel à la collaboration et à la compréhension des Blancs et des Noirs. Le souverain, qui venait de prendre avec ses sujets d'Afrique des contacts bouleversants, formula dès son retour en Belgique le message qui avait mûri en lui pendant son voyage. Il dit dans les termes de la plus grande clarté que les relations humaines entre les Blancs et les Noirs constituent la question essentielle qui se pose maintenant au Congo

"Il ne suffit pas d'équiper le pays, de le doter d'une sage législation sociale, d'améliorer le niveau de vie de ses habitants, il faut que les Blancs et les Indigènes fassent preuve dans leurs rapports quotidiens de la plus large compréhension mutuelle. Alors sera venu le moment, dont l'échéance ne peut encore être déterminée, de donner à nos territoires africains un statut qui assurera, pour le bonheur de tous, la pérennité d'une véritable communauté belgo-congolaise, ce qui garantira à chacun, Blanc et Noir, la part qui lui revient selon ses mérites et ses capacités dans le gouvernement du pays. Pour réaliser ce grand idéal, il nous reste encore beaucoup à accomplir."

Ces sages paroles, le Roi les prononça le 1er juillet 1955, s'adressant aux membres du Cercle royal africain. Elles approuvent la politique inaugurée ou clarifiée par le gouverneur général Pétillon. En effet, il reste beaucoup à accomplir, car il y a bien des Blancs dans notre pays qui sont incapables de comprendre la leçon donnée par le Roi, qui sont incapables aussi de répondre à l'appel lancé par le Roi.

Ils croient suffisant pour former une équipe de marcher côte à côte en évitant de se heurter. Les froissements sont au demeurant inévitables, quand on chemine de concert sur la route cahoteuse des destins eurafricains. Une simple tolérance de bonne compagnie ne peut suffire à faire oublier les heurts d'autant plus fréquents que bien des Européens ont mal assimilé les conceptions africaines. Certains ont cru que la dette de reconnaissance contractée par notre pays envers la Belgique devait suffire pour faire accepter par les pupilles les choses inévitables de ce cheminement en commun.

Rien n'est plus illusoire. La gratitude n'est pas plus pour les Noirs que pour les Blancs un sentiment facile à cultiver. On n'a d'ailleurs jamais vu un créancier s'attacher son débiteur en lui rappelant sa dette. Les populations autochtones s'attacheront bien plus à ceux qui leur offrent un marché honnête et des perspectives d'avenir qu'à ceux qui leur rappellent à tout propos un titre de créance dont le mérite s'en trouve diminué et la dignité du créancier entamée.

Parmi ce qui sépare, dit le gouverneur général Pétillon, il faut dénoncer en premier lieu l'attitude d'indifférence, d'antipathie, voire même d'hostilité que certaines personnes adoptent à l'égard de certaines autres. Rien n'est plus irrémédiablement néfaste que d'infliger sans discernement des blessures d'amour-propre qui, partout et toujours, furent celles qui s'envenimèrent le plus vite. Chez nous, à mesure que le temps coule, leur gravité augmente. Leur fréquence heureusement diminue, mais celles qu'on fait sont plus profondes. Il arrive qu'elles soient provoquées par des individus que leur éducation et leur formation, leurs titres et leurs fonctions rendent d'autant plus coupables. Il y a trop d'Européens encore qui, investis d'une autorité, impriment à leurs rapports avec les indigènes un odieux caractère d'orgueilleuse condescendance, de blessante familiarité et, parfois, de brusquerie ou de brutalité.

Il y a encore des hommes et des femmes - nous visons particulièrement certains individus qui, nous l'espérons, se reconnaîtront- qui, par paroles, écrits, gestes ou attitude, se conduisent comme en pays conquis. Le moment semble venu de dire à ceux-là, comme le gouverneur général Eboué dans d'autres circonstances "S'il y a des personnes qui ne sont pas d'accord avec nous sur la politique choisie, nous ne leur en voudrons pas; elles pourront s'en aller. Nous leur disons adieu avec courtoisie."

Il existe encore une discrimination politique prévoyant un statut du cadre indigène distinct de celui réservé aux Blancs avec une différence tellement accentuée que l'Européen de l'échelon le plus bas, l'agent territorial, est de loin supérieur à l'Africain du grade le plus élevé, l'agent territorial adjoint, grade que d'ailleurs aucun Africain dépendant de la Belgique n'est parvenu à atteindre jusqu'à présent.

Jusqu'à ces derniers temps, on pouvait objecter que cet écart était motivé par le manque de formation et l'insuffisance de rendement du personnel africain. Des cas spécifiques sont venus démentir cette affirmation, car des éléments de valeur ayant fait plus d'études que les agents territoriaux leur sont néanmoins hiérarchiquement subordonnés et l'écart entre leurs traitements respectifs ne semble plus justifié. Il est aisé de se rendre compte que cette politique, qui ferme toutes les portes aux intellectuels autochtones est incompatible avec le but tracé par le Roi-social: la création d'une communauté belgo-congolaise, belgo-ruando-urundienne, ou si l'on préfère d'une Fédération belge souveraine, car communauté ou fédération suppose égalité.

La forme la plus dangereuse de ségrégation est la discrimination législative, parce qu'elle pose une barrière infranchissable qui s'oppose à toute heureuse initiative des coeurs généreux, et il y en a, et contrecarre toute espèce de compromis, même désiré par la conscience générale, car la loi, malheureusement, ne change pas aussi vite que l'opinion. La législation coloniale belge ne contient pas de lois fondamentales discriminatoires si ce n'est celles favorables aux communautés africaines. Cependant cet esprit se retrouve dans des mesures d'exécution qui sont plus nombreuses qu'on ne le pense.

Le grand problème qui se pose aujourd'hui dans notre pays à travers les relations humaines est celui de la justice sociale. En vue d'une meilleure entente, d'une collaboration plus intime, un rapprochement entre Noir et Européen s'impose. Or, il se trouve que ceux qui, parmi nous, ont le plus d'atouts pour opérer ce rapprochement se butent à une barrière d'ordre économique jusqu'ici infranchie. Je veux parler de ceux qui ont reçu la formation requise pour être les interlocuteurs valables mais qui ne peuvent atteindre l'égalité matérielle sans laquelle les relations se limitent aux rencontres professionnelles et aux échanges de vues purement platoniques à l'occasion de journées d'études ou de tous autres rapports intellectuels qui exigent continuellement un effort unilatéral de la part des représentants de la catégorie européenne. L'inégalité financière les met donc dans l'impossibilité d'étendre leurs relations jusqu'aux multiples détails de la vie intime et par là-même de créer, si pas de cimenter leur amitié.

Pour payer un salaire égal, il faut avant tout que le rendement soit égal. Y a-t-il des Noirs qui ont un rendement égal à celui des Européens? On peut répondre que oui. À ceux-là il faudrait que justice soit rendue et qu'ils soient payés selon leur rendement et non selon la couleur de leur peau. Celui qui voudrait se pencher sur ce problème de discrimination économique n'arriverait pas à épuiser le sujet. La position de La classe instruite du pays est que tous, sans exception, adoptent une attitude de résignation qui attend un libérateur éventuel. S'il ne vient pas de Belgique, il viendra d'ailleurs. Cette éventualité n'est certes pas celle que nous souhaitons.

Pour porter remède à cette situation des plus déplorables, des institutions antidiscriminatoires ont été envisagées. Des sociétés mixtes religieuses, culturelles, professionnelles et sportives ont été créées, des assurances, des écoles ménagères, ouvroirs, cercles d'études et oeuvres féminines ont été mis sur pied. Sans vouloir minimiser la valeur de pareil effort d'amélioration et de prise de contact, où la meilleure volonté s'est manifestée de part et d'autre, il faut reconnaître que ce sont des oeuvres simplement améliorantes et que les relations nouées en pareilles occasions gardent quelque chose de guindé.

Il y a beaucoup plus à attendre cependant d'une base réelle de rapprochement se fondant sur une réduction de l'écart des revenus entre les deux groupes de la population, des relations sociales normales supposant à tout le moins une similitude de moyens d'existence. Il est certain cependant que les deux courbes de revenus ont tendance à se rejoindre de plus en plus et qu'il suffira d'imprimer une certaine allure de vitesse à un mouvement qui déjà se dessine. La multiplication des écoles, et plus particulièrement la création de nombreuses écoles secondaires et de l'Université apportera bientôt un remède au deuxième obstacle à la normalisation des relations sociales. Un grand effort reste à fournir pour le relèvement de l'éducation des filles, tant il est vrai que les liens sociaux ne s'établiront solidement qu'entre familles. Mais une véritable camaraderie engendrant des amitiés solides ne peut se nouer que si les jeunes gens se fréquentent dès l'école.

L'encouragement des initiatives privées serait un moyen efficace pour lutter contre la discrimination raciale au point de vue législatif et économique. Que ce soit dans le domaine industriel ou commercial, les mêmes droits devraient être concédés dans les mêmes conditions. Un soutien spécial devrait être assuré aux autochtones se montrant capables d'une initiative heureuse si même ils ne remplissent pas tout à fait les conditions requises de capacité et de capitaux. Ce serait par la voie de conseils techniques et d'aide financière dans la mesure du possible.

Il nous faut insister également sur la presse; son rô1e est déterminant dans l'évolution du pays. Dans son discours d'ouverture au dernier Conseil de gouvernement général, M. le gouverneur général Pétillon parle de faction délicate de la presse. Elle exerce, dit-il, sur l'opinion un véritable pouvoir et n'échappe donc pas à la règle normale selon laquelle il n'est pas de pouvoir sans devoir. Celui-ci lui commande, dans un pays en formation, de s'abstenir de tout ce qui peut aboutir à diviser ou, ce qui serait plus grave encore, à dresser les uns contre les autres, ceux qui ont choisi de vivre ensemble. Or, il se trouve que souvent la presse locale et parfois la presse métropolitaine se font l'écho d'une politique dissolvante. La liberté de presse est de grande importance et devrait être expressément reconnue. Il faudrait par contre encourager la presse indigène libre et représentative qui devrait prendre un plus grand essor.

Conclusion

De ce qui précède, il apparaît que l'élaboration d'un plan d'organisation coordonné entre la Belgique tutélaire et notre pays s'impose comme une nécessité. Le plan aurait le double avantage de nous montrer par quelles voies nous sommes conduits, dissiperait donc la méfiance et nous permettrait de faire connaître nos aspirations quant à l'avenir de notre pays.

La composition d'une organisation devant élaborer et coordonner l'exécution de ce plan ne peut être dès maintenant déterminés; il faut d'abord de longs échanges de vues entre les autorités compétentes, mais l'essentiel est qu'elle soit inter-raciale pour concrétiser l’union qui est l'étoile éclairant nos pas vers le but ultime de nos efforts "le progrès dans la véritable acception du mot".

T/1402, Annexe II, pp. 42-6, New-York, 1958.

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