Le Rwanda que j’ai vu.
Par Hélène Pedneaud Jobin, transmis le 16 mai 2006

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Bonjour Mme Jobin,

Je viens de lire la description de votre voyage au Rwanda, et je n'ai pas pu résister à la tentation de vous dire merci. Rares sont les Occidentaux comme vous, réalistes et assez rationnels vis-à-vis du continent africain, du Rwanda en particulier. Vous ne le réalisez peut-être pas, mais ce qui ressemble à votre carnet de voyage est une immense contribution aux efforts de développement de ce pays.

Si plus de gens du Nord, comme vous, avaient la même sensibilité, le même soucis du petit détail, des résultats plutôt spectaculaires ne se feraient pas attendre. Si les faiseurs de l'information, au lieu de s'attarder sur le PAS-BON, pouvaient aussi parler de ce qui a été fait de bon, depuis 1994, oublier quelques moments les clichés qu'on essai, au contraire, de coller sur la petite peau du Présient Rwandais, le train de vie de notre peuple passerait plus rapidement à la vitesse supérieure.

Je voulais simplement vous dire merci, de tout coeur. Je ne suis pas au Rwanda, je vis au Canada comme vous, je suis Canadien d'origine rwandaise. J'observe de loin et j'admire les efforts de mon peuple qui, au lieu de s'agenouiller dans les décombres du génocide, ont choisi de braver tous les défits, (Dieu sait s'ils sont nombreux!), et les voilà, sous votre belle et sincère plume...Puis-je vous demander, chère Madame, de publier votre description sur mon site web? Il faudrait qu'elle soit lue par un plus nombre de gens possible.

Pourriez-vous essayer de la faire publier dans les journaux de Montréal ? Je pense qu'ils la refuseraient...Mais bon....[Elle m'a accordé cette autorisation].

Voici donc le texte intégral de Madame Hélène Jobin

J’ai écouté l’émission Zone libre du dimanche 23 avril et j’en suis sortie très troublée. Les journalistes qui ont procédé à l’enquête m’ont semblé l’avoir fait avec l’honnêteté, l’objectivité et l’ouverture qu’on attend d’une telle recherche. Certaines affirmations correspondent à des doutes que j’ai moi-même exprimés durant le séjour de six semaines que j’ai fait au Rwanda en février et mars derniers. Mais l’impression générale qui me reste de ma visite et celle que donne le reportage sont complètement opposées.

J’avais vécu dans le pays voisin, le Burundi, de 1965 à 1967. J’y étais retournée en 1975. J’avais gardé une multitude de souvenirs positifs de ces expériences: de la joie de vivre, du courage, de la civilisation raffinée, de la force de caractère de ces Africains que ni la colonisation, ni la misère, n’avaient pu abattre. Mais il y avait trente ans que je n’avais pas remis les pieds en Afrique. Et j’avais aussi gardé le souvenir de la pauvreté, de la soumission devant les étrangers, de la saleté dans les rues, des handicapés dont personne ne semblait s’occuper et de cette distance apparemment infranchissable entre notre développement économique et le leur qui avait l’air, par ailleurs, de ne dépendre que de nous. Kigali, que j’avais survolée à cette époque, n’était alors qu’un gros village. Je savais par mon mari, qui passe au Rwanda quelque trois mois par année depuis cinq ans, que la ville s’était développée. Mais rien ne m’avait préparée à ce que j’ai vu.

L’aéroport de Kigali est propre et bien organisé; aucune surtaxe imprévue n’a été réclamée; le terrain de stationnement était rempli de voitures dont la plupart étaient conduites par des Africains qui en étaient visiblement propriétaires. Mais ce sont les routes qui mènent à la ville qui m’ont stupéfiée : larges, propres, bordées de trottoirs et de fleurs, sans personne qui dormait sur les bas-côtés, bordées aussi de maisons bien tenues, de parterres entretenus et, sur les trottoirs, des centaines de personnes chaussées, bien habillées, l’air fier, l’air d’aller quelque part, l’air de ne rien attendre de personne et surtout, l’air de se savoir en sécurité.

Que l’hôtel qui nous a accueillis ressemble à ceux que l’on trouve en Europe, en Asie ou en Amérique n’a rien de surprenant. Les intérêts privés sont partout pareils, même dans les anciennes républiques soviétiques : on est au service du client. Et ils sont nombreux, à Kigali, les beaux hôtels et les beaux restaurants, le pays a besoin des devises étrangères et il fait ce qu’il faut pour les obtenir. J’ai visité la ville et une petite, bien petite partie de la campagne.

J’ai vu des gens au travail : la ville est un chantier; des maisons, des immeubles à bureaux, des commerces sont en construction partout. Des gens, des femmes surtout, nettoient les rues, les trottoirs, les espaces verts. Dans les magasins, on nous sert rapidement et avec compétence. Dans les banques, il ne faut pas plus de temps qu’ici pour obtenir satisfaction.

Et quand je suis allée à l’intérieur, je suis revenue tellement séduite par ce que j’ai constaté que je me suis assise pour écrire une lettre de remerciement au Président. C’est en effet de la gratitude que j’ai éprouvée envers cet homme qui me permettait de voir, pour la première fois à soixante-cinq ans, un gouvernement sérieusement et concrètement préoccupé de sa population. En voyant les grandes routes bordées de bandes piétonnières, je me suis dit que, dans un pays où le développement économique est un impératif, on aurait pu élargir l’espace réservé aux camions de transport et aux véhicules des riches sans se soucier des gens qui circulent à pied. Mais qu’on avait choisi, plutôt, de faciliter la vie des pauvres, de leur donner leur place.

En voyant les motos-taxis et les petits autobus qui attendaient à certains carrefours, j’ai compris qu’on avait aussi prévu les déplacements de ceux qui ont un petit revenu, mais qui ne peuvent pas s’offrir les voitures-taxis. Il y a des routes partout à l’intention de ces véhicules plus accessibles. Les gens ne sont plus aussi isolés sur leur colline et les marchandises peuvent circuler. Ça vaut la peine de cultiver parce qu’on peut plus facilement écouler ses produits si on en a plus que pour la famille.

La ville de Kigali se parcourt difficilement à pied, elle est grande et elle est constituée de collines qui sont aussi hautes que bien des montagnes de l’Outaouais. Les motos-taxis et les petits autobus sont une nécessité absolue là aussi pour conduire les travailleurs. Ces véhicules sont encouragés, réglementés et attentivement surveillés.

Je prenais régulièrement des taxis-voitures (je n’ai plus l’âge de circuler à moto) et nous avons souvent été arrêtés par la police pour des vérifications de permis ou de l’état du véhicule. Les policiers étaient toujours à deux, toujours polis et compétents dans leur travail et jamais, là non plus, on n’a demandé de « contribution » quelconque. Et même s’il fallait négocier le prix des courses, je n’ai jamais eu à me plaindre de l’attitude des chauffeurs de taxi. Au contraire! S’ils ne me faisaient pas de faveurs quant au coût, ils n’abusaient pas non plus du fait que je ne connaisse pas la ville et que je circule souvent seule. Comme ils parlaient tous anglais ou français, ils traduisaient pour moi dans les magasins ou auprès des marchands itinérants et m’aidaient volontiers à porter mes paquets.

J’ai aussi vu des enfants qui demandaient à manger dans le centre-ville et près de certains grands hôtels. Mais, s’ils sont plus jeunes, ils ne sont pas plus nombreux qu’à Montréal. J’ai posé beaucoup de questions à ce sujet. Il y a environ sept mille enfants qui n’ont pas de foyer dans le pays d’après une étude que j’ai lue. Mais on prend des mesures pour s’en occuper et les autorités auxquelles j’ai parlé en font une priorité.

Et le génocide? J’avais un peu peur de ce que j’entendrais. On ne peut pas l’ignorer au Rwanda. Il est présent partout. Et il a été présent dans toutes les conversations que j’ai eues avec des amis, des collègues de mon mari, d’anciens étudiants que nous avons retrouvés, de nouvelles gens que nous avons connus. Et on ne peut pas ne pas se demander comment les survivants s’en tirent, comment les gens qui sont considérés comme les assassins s’en sortent, comment le gouvernement gère tout cela et surtout, comment tout ce monde arrive à vivre en harmonie. L’anniversaire était à la porte et tout le monde pensait à ses morts. J’ai entendu une multitude d’histoires d’horreur. Mais ce que j’ai retenu, c’est la volonté exprimée de continuer, pas dans la résignation, pas dans l’apitoiement, mais avec une grande foi dans l’avenir. Je me suis souvent dit que ces gens avaient la vie accrochée au corps et, quand je le disais à haute voix, ils me répondaient qu’ils n’avaient pas d’autre choix. Il faut !!!

Il faut vivre. Il faut rebâtir le pays. Il faut s’instruire. Il faut faire des enfants heureux et le moins traumatisés possible. Il faut être heureux soi-même et trouver le moyen de jouir du temps qui passe. Les autorités parlent de l’idéologie du génocide qu’il faut combattre. Cela se fait ouvertement et pas seulement par des Tutsis. Personne ne veut revivre ce qui s’est passé et, pour cela, il n’y a qu’une solution : apprendre à vivre ensemble dans la paix. Certaines personnes disent que la réconciliation n’est pas possible pour la génération actuelle, mais que tout le monde doit s’employer, par tous les moyens disponibles, à assurer la paix.

Le gouvernement a fait des lois pour encourager la participation populaire aux décisions publiques : la décentralisation est en cours et les gens participent : j’ai vu des assemblées populaires où ceux qui prenaient les décisions étaient ceux qui en subiraient les conséquences. Ça ne ressemble certainement pas à une dictature. Je me suis même fait la réflexion que ce pays est géré davantage comme une famille que comme un État. Le président se soucie des accidents de la route qu’il veut empêcher en réparant les endroits dangereux et en plaçant des policiers aux sites à risques. Il n’était pas content qu’on ait bâti une école près d’un marécage disant que c’était malsain pour les enfants. Les femmes sont protégées dans ce pays comme je ne l’ai jamais vu ailleurs.

Que le FPR ait participé à des massacres, je n’en doute pas. Aucune des réponses qu’on m’a données à ce sujet ne m’a convaincue entièrement. C’est certainement inexcusable. Toutes les guerres sont inexcusables et inacceptables. Pouvez-vous m’expliquer qu’on ait accepté que les Américains en aient fabriqué une de toutes pièces sans que la population mondiale se soulève pour protester? Les guerres font des victimes. Et ces victimes ne peuvent être oubliées ou ignorées sans qu’on risque d’autres guerres. Peut-être le gouvernement en place au Rwanda aurait-il avantage à montrer aux victimes hutus de la guerre autant de compassion qu’il en manifeste envers les victimes officielles du génocide. (Si c’est le cas, ce n’est pas assez évident pour que je l’aie constaté.) Peut-être devrait-il s’assurer de toujours parler du génocide et des massacres. Peut-être cela mettrait-il un baume sur les plaies des Hutus qui ne peuvent certainement pas tous accepter d’être considérés comme des génocidaires. Car ils ne le sont pas tous et, en continuant de mettre l’accent sur le génocide et les tragédies qu’il a entraînées, on fait de tous les Hutus un peuple de génocidaires ce qu’ils ne peuvent pas et ne doivent pas tolérer.

Cela dit, le gouvernement actuel a été élu. Le peuple l’a majoritairement reconnu et il donne l’impression très forte de travailler pour tout le monde. Il veut développer le pays et en faire un lieu agréable, sécuritaire et économiquement viable pour tous. Il faudrait être stupide pour ne pas savoir que tout autre attitude ne pourrait mener qu’à de nouveaux affrontements et, croyez-moi ou non, les gens actuellement au pouvoir à Kigali sont tout sauf stupides.

Les décisions qui ont été prises de retirer les voitures de service aux ministres et hauts-fonctionnaires pour qu’ils défraient eux-mêmes leur transport privé, d’envoyer dans les campagnes, avec de meilleurs salaires, les fonctionnaires responsables des services décentralisés, de faire publier aux responsables municipaux leur programme de travail en leur assurant les budgets nécessaires pour les réaliser, de prendre à partie publiquement les ministres qui n’ont pas fait leur travail, d’ouvrir les documents publics à une vérification générale qui n’a rien à envier à la nôtre, de s’assurer que les bailleurs de fonds étrangers respectent les décisions prises par le pays, toutes ces décisions ne font pas de Kagame l’ami de tout le monde et son armée doit demeurer vigilante (sans favoritisme et avec des salaires de famine). Mais pour le peuple, pour les pauvres, c’est tout bénéfice.

L’homme de guerre qu’a été Kagame s’est-il rendu coupable de crimes évitables ou n’a-t-il fait que son travail? Je ne sais pas. Mais d’après ce que j’ai vu et entendu, l’homme de gouvernement qu’il est devenu est en train de faire du Rwanda un modèle pour tous les pays du monde : transparence, intérêts de la population d’abord, développement économique contrôlé, participation populaire, sécurité garantie pour tous, indépendance vis-à-vis les bailleurs de fonds et lutte contre la corruption. J’ai bien dit un modèle pour tous les pays du monde.

Je souhaite de tout mon cœur bonne chance au gouvernement de monsieur Paul Kagame et à la population du Rwanda.


Hélène Pedneaud Jobin
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