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Pourquoi la France nous hait »
Comment transformer son pays en un dragon africain,
trouver une solution aux tensions avec la RD Congo et aux relations
difficiles avec Paris ? Le chef de l’État rwandais
apporte sa part de vérité. Et se défend de
faire du génocide un fonds de commerce.
L'itinéraire de cet homme de 48 ans, sec
comme un marathonien et long comme une lance de guerrier tutsi,
est fait de mystères, de tragédies et de victoires.
Né non loin de Gitarama, Paul Kagamé a 3 ans lorsque
ses parents, fuyant les pogroms de 1959, se réfugient en
Ouganda. Exilé pendant trente ans, il fait partie du «
Groupe des 27 » qui, avec Yoweri Museveni, s'empare de Kampala
et renverse le régime de Milton Obote à l'issue
d'une longue guerre de guérilla. Officier supérieur
au sein de l'armée ougandaise, il n'oublie pas un seul
jour le Rwanda des mille collines et rêve d'y revenir. De
retour d'un stage militaire aux États-Unis, Paul Kagamé
déclenche en 1990 avec ses compagnons d'exil une lutte
armée qui l'amènera quatre ans plus tard jusqu'au
coeur de Kigali. Entretemps, l'imprescriptible a eu lieu : le
génocide des Tutsis et Hutus modérés, près
d'un million de morts. Homme fort et deus ex machina du pouvoir,
puis chef de l'État à partir d'avril 2000, Kagamé
ne cesse d'être confronté à l'arrière-faix
du génocide. Ses aventures congolaises et le tropisme sécuritaire
qui l'anime viennent de là. Tout comme son obsession de
l'unité nationale, quitte à diriger d'une main de
fer un « nouveau Rwanda » aux allures d'État
garnison.
Pourtant, Paul Kagamé s'efforce depuis
longtemps de transcender cette fracture originelle. Ce diplômé
par correspondance de l'Université de Londres (option management
et business), informatisé jusqu'au bout des ongles, lecteur
assidu de The Economist, des Mémoires des grands hommes
et des ouvrages de stratégie militaire, veut faire de son
petit pays à la population disciplinée et industrieuse,
une sorte de dragon africain. Travail, propreté, ponctualité,
sobriété - à l'image d'une présidence
nette, claire et modeste -, corruption minimale et bonne gouvernance
ne sont pas ici des slogans creux. De plus en plus anglophone
(la télévision nationale, en dehors de ses propres
programmes, relaie CNN en boucle), le Rwanda regarde désormais
vers l'Est et le Sud pour ses circuits économiques et ses
flux humains. Reste que le chemin à parcourir vers des
horizons « asiatiques » est encore long, surtout quand
on sait que 60 % de la population vit toujours en dessous du seuil
de pauvreté...
Au cours de l'entretien qui suit, Paul Kagamé
évoque certes son ambition pour le Rwanda, mais aussi et
surtout deux dossiers de politique extérieure particulièrement
sensibles : la RD Congo et les relations avec la France. Alors
que six plaintes pour complicité de génocide, visant
l'armée française, viennent d'être déposées
à Paris par des citoyens rwandais rescapés des massacres,
les propos du président Kagamé démontrent
que les plaies de 1994 sont loin d'être refermées.
Le sentiment de « haine » antirwandaise que le chef
de l'État prête à une certaine France peut
aussi paraître excessif. Mais quand on sait que Kagamé
vise par là, sans le dire, le gouvernement français
et tout particulièrement l'hôte de l'Élysée,
de telles affirmations méritent qu'on s'interroge sur leur
genèse : pourquoi en est-on arrivé là ?
Jeune Afrique/l'intelligent : 2004 a été
l'année de la commémoration du dixième anniversaire
du génocide. Quelles leçons pour le Rwanda ?
Paul Kagamé : Rappeler cette tragédie
était capital, à condition de ne pas se figer dans
le souvenir. Nous ne sommes pas que des survivants. Nous vivons,
nous avançons, nous bâtissons. Les cérémonies
de commémoration ont donc été l'occasion
d'évaluer le chemin parcouru depuis 1994 et ce qui reste
à faire. L'occasion d'établir un lien, une chaîne
entre ces journées de souffrance, un présent de
travail et un avenir que nous espérons tous meilleur. Surmonter
le deuil nous a rendus plus forts, plus solidaires. Cela ne signifie
pas, bien entendu, qu'il n'y ait pas eu tout au long de cette
année d'intenses moments d'émotion.
J.A.I. : Les critiques formulées à
votre encontre sont, vous le savez, nombreuses. Passons-les en
revue. La première concerne le Tribunal pénal international
d'Arusha, chargé de juger les crimes commis en 1994. Vous
refusez que des membres de votre armée et de votre parti
soient traduits devant cette juridiction pour avoir, eux aussi,
violé les droits de l'homme. Pourquoi ?
P.K. : Le TPIR juge les crimes de génocide,
et notre combat en 1994 visait à libérer le Rwanda
des génocidaires. Il n'y a donc aucune commune mesure,
aucune comparaison possible, aucun parallèle à établir
entre eux et nous. À Nuremberg en 1945, ce sont les nazis
qui ont été jugés, pas ceux qui les ont écrasés,
et il ne viendrait à l'idée de personne de le déplorer.
Pour le reste, il n'y a pas un seul délit commis par nos
hommes qui n'ait été sanctionné, parfois
de la façon la plus sévère. Hier, aujourd'hui
ou demain.
J.A.I. : Êtes-vous satisfait du travail
effectué par le TPIR ?
P.K. : En soi, ce tribunal est une excellente
chose puisqu'il oblige la communauté internationale à
regarder en face le génocide - et, par là même,
à faire son propre examen de conscience. Maintenant, sur
le plan de son efficacité, de son fonctionnement, il y
aurait encore beaucoup à dire, même si la tendance
depuis l'année dernière est à l'amélioration.
J.A.I. : Autre accusation souvent entendue : vous
instrumentalisez le génocide, vous vous en servez comme
d'un prétexte pour mieux discréditer votre opposition,
et toute voix discordante est aussitôt qualifiée
de « génocidaire ».
P.K. : L'opposition se discrédite d'elle-même,
elle n'a nul besoin de moi ou d'une quelconque manipulation pour
cela. Si son corpus idéologique ne s'est pas débarrassé
des miasmes du génocide et si elle n'est toujours pas parvenue
à faire son autocritique, c'est son problème. Moi,
j'observe et, à l'instar des Rwandais, je juge.
J.A.I. : Votre prédécesseur, l'ancien
président Pasteur Bizimungu, a été condamné
en juin 2004, à Kigali, à quinze ans de prison pour,
entre autres chefs, celui de « divisionnisme ethnique ».
Une amnistie est-elle envisageable en ce qui le concerne, dans
le cadre de votre politique de réconciliation nationale
?
P.K. : C'est une affaire de justice et je n'interfère
pas. Si, en dernière instance, il me revient un jour d'avoir
à décider, j'exercerai évidemment mes prérogatives
en la matière. Mais, dans ce cas précis et dans
l'état actuel des choses, je ne pense pas que j'irai dans
le sens d'une amnistie : Bizimungu, pour le moment, n'a rien fait
pour cela. De toute façon, aucun appel en ce sens n'a été
formulé auprès de moi.
J.A.I. : Sauf, avez-vous précisé
lors d'un précédent entretien avec J.A.I., si Pasteur
Bizimungu se repent et présente ses excuses...
P.K. : Encore faut-il qu'il le fasse. Dans cette
hypothèse, nous aviserons. C'est en tout cas ce que nous
attendons de lui.
J.A.I. : Le grand show des tribunaux gacaca, chargés
de traiter les « petits délits » du génocide,
doit commencer sur tout le territoire à la fin de février.
Combien de Rwandais vont-ils être jugés ?
P.K. : Des dizaines de milliers.
J.A.I. : On parle d'un million de personnes, soit
le huitième de la population...
P.K. : En fait, il est impossible de connaître
aujourd'hui le chiffre exact, puisque le contenu des audiences
et les aveux des accusés seront susceptibles d'entraîner
d'autres inculpations, et ainsi de suite. Mais je voudrais insister
sur un point : le but de l'opération gacaca n'est qu'accessoirement
répressif, il est avant tout pédagogique. Il ne
s'agit évidemment pas d'enfermer ces dizaines de milliers
de « petites mains » du génocide, mais de leur
faire prendre conscience de leurs actes et de les amener à
se repentir.
J.A.I. : Nombreux sont ceux qui estiment qu'en
réalité la présence persistante, dans l'est
de la RD Congo, des ex-FAR et d'autres Interahamwes - ces opposants
rwandais qualifiés de « forces négatives »
à Kigali -, vous arrange. Elle justifie vos constantes
interventions chez votre voisin. D'ailleurs, vous n'avez pas fait
grand-chose pour les combattre quand vous-même occupiez
les lieux, entre 1998 et 2002...
P.K. : Faux. Pendant les deux ou trois ans où
notre armée était en RDC, il n'y a pas eu une seule
attaque contre le Rwanda de la part de ces gens. Nous les avons
poursuivis et détruits avec beaucoup de persévérance.
Mais ils sont une bonne dizaine de milliers, et la responsabilité
de les désarmer après notre retrait de la RDC incombe
aux forces de l'ONU et à l'armée congolaise, pas
à nous. Qui a dit que nous avons échoué ?
Si la nécessité nous oblige à intervenir
à nouveau, vous verrez bien le résultat.
J.A.I. : Vous qualifiez ces adversaires de génocidaires.
Or une bonne partie d'entre eux est désormais constituée
de jeunes qui n'ont pas participé au génocide de
1994...
P.K. : Qu'en savez-vous ? Des enfants de génocidaires,
élevés dans l'idéologie du génocide,
sont potentiellement aussi dangereux que leurs parents. Surtout
s'ils sont armés. En tout état de cause, nous avons
un devoir de prévention à leur égard.
J.A.I. : Pensez-vous réellement que ces
miliciens à demi-bandits, qui vivent sur l'habitant au-delà
de vos frontières, constituent encore une menace pour l'État
rwandais ?
P.K. : Ils constituent une menace pour les populations
des régions frontalières puisque leur but est de
revenir ici et de terroriser les gens. L'État, lui, a pour
devoir de protéger les citoyens, sinon à quoi servirait-il
?
J.A.I. : L'est de la RD Congo, et particulièrement
le Nord-Kivu, vous intéresse, dit-on, pour une raison majeure
: ses richesses minières - coltan, cassitérite,
or - que vous souhaitez continuer à piller et à
exporter via Kigali. On parle même d'aéroports de
brousse aménagés par vos soins près des zones
d'exploitation...
P.K. : La Monuc a dix mille hommes dans l'est
du Congo. Elle contrôle tous les aéroports, tout
ce qui décolle, tout ce qui atterrit, tout ce qui vole,
toutes les pistes. Où nos avions se poseraient-ils sans
qu'elle en soit informée ? Vous me parlez de coltan et
de cassitérite. Nous avons, au Rwanda, nos propres mines
de coltan et de cassitérite, que nous traitons et que nous
exportons. Tout cela est aisément vérifiable. Le
saviez-vous ? Apparemment, nul ne s'en soucie. Tout comme nul
ne cherche à savoir d'où proviendraient les centaines
de millions de dollars qui nous seraient nécessaires pour
exploiter les richesses minérales du Kivu. S'il suffisait
de se baisser pour ramasser le coltan et le charger à bord
de camions, pourquoi les Congolais ne seraient-ils pas riches
eux-mêmes depuis longtemps ? Ce n'est pas sérieux.
J.A.I. : Autre motif d'intérêt pour
votre voisin : le Rwanda étant le pays le plus densément
peuplé d'Afrique, vous aimeriez bien y déverser
le trop-plein de votre population. Certains évoquent même
l'embryon de colonies de peuplement dans le Nord-Kivu.
P.K. : On peut, effectivement, dire n'importe
quoi. La réalité est que nous avons, ici, des milliers
de réfugiés congolais. Ceux-là, effectivement,
nous souhaitons qu'ils puissent rentrer chez eux, car nous devons
les nourrir. Pour le reste, le vrai problème est le suivant
: il y a, dans l'est de la RD Congo, une population entière
qui est de culture rwandaise, certes, mais de nationalité,
de citoyenneté congolaise. Cela, personne ne peut le nier,
en particulier le gouvernement congolais. Ces gens ont les mêmes
droits et les mêmes devoirs que tous les autres Congolais,
ils doivent jouir des mêmes libertés et du même
accès à la terre. Vouloir résoudre leur cas
et les problèmes de cohabitation qui se posent en les expulsant
en douce vers le Rwanda est une aberration, totalement contraire
au droit international.
J.A.I. : Une élection présidentielle
doit en principe avoir lieu en RD Congo cette année. Souhaitez-vous
vraiment qu'elle se tienne, ou vous dites-vous qu'après
tout il vaut mieux avoir pour voisin un Congo faible et divisé
plutôt qu'un Congo unifié, avec un président
légitime ?
P.K. : Même en imaginant que tel soit mon
voeu ou mon sentiment, ce n'est évidemment pas celui des
Congolais. Eux veulent des élections. Qui suis-je pour
leur dénier ce droit ? Un Congo stable et en paix est bien
sûr la meilleure des choses qui puisse arriver pour le Rwanda,
cela tombe sous le sens. Maintenant, la question qui se pose est
de savoir si les leaders politiques congolais, eux, veulent réellement
que cette élection ait lieu. Je n'en suis pas tout à
fait sûr.
J.A.I. : Soyons plus précis. On vous accuse,
à Kinshasa, de contrôler et de manipuler des forces
politiques congolaises, comme le RCD Goma et l'UPC de Thomas Lubanga,
lesquelles seraient en quelque sorte votre cheval de Troie à
l'intérieur du système afin de mieux le déstabiliser.
P.K. : Thomas Lubanga, que je sache, opère
à 800 kilomètres d'ici dans la région de
l'Ituri, qui n'a aucune frontière avec nous mais en a,
en revanche, avec l'Ouganda. Pourquoi n'accuse-t-on pas l'Ouganda
? Ceux qui nous voient partout connaissent-ils au moins leur géographie
? Quant au RCD d'Azarias Ruberwa, il est à Kinshasa, à
2 000 kilomètres de Kigali. À moins qu'il soit un
jouet télécommandé à très longue
distance ou un as de la télépathie, je ne vois pas
très bien comment nous ferions pour le contrôler.
J.A.I. : Que s'est-il réellement passé
en octobre et novembre 2004 dans le Kivu ? Vous menacez d'intervenir
militairement, la Monuc assure que vos troupes sont passées
à l'action, vous ne confirmez ni n'infirmez l'information...
Difficile de s'y retrouver.
P.K. : Écoutez. Le noeud, la racine, le
fondement de toute la crise des Grands Lacs, c'est la présence
des ex-FAR et Interahamwes au Congo. Le reste n'est que littérature.
Que l'on résolve ce problème et tout ira bien. Que
l'on résolve ce problème et toutes les accusations
dont on accable le Rwanda apparaîtront pour ce qu'elles
sont : des affabulations. Ces forces génocidaires doivent
impérativement être désarmées. De gré
- mais j'ai rarement vu quelqu'un rendre son arme sans y être
contraint - ou de force.
J.A.I. : Êtes-vous, oui ou non, intervenu
en RD Congo il y a trois mois ?
P.K. : Où la Monuc a-t-elle vu nos troupes
? De quelles preuves dispose-t-elle pour affirmer qu'il s'agissait
bien de soldats de l'armée régulière rwandaise
? De toute façon, ce ne sont là que des détails.
L'important, c'est ceci : nous nous réservons le droit
de nous défendre contre toute attaque venue du Congo, y
compris en portant le fer au-delà de nos frontières.
Est-ce assez clair ?
J.A.I. : En l'occurrence, y avait-il eu attaque
?
P.K. : Absolument. Des tirs de roquettes sur des
villages de la région de Gisenyi. Nous avons eu des victimes.
J.A.I. : Comment jugez-vous le travail accompli
par les Casques bleus de la Monuc en RD Congo ?
P.K. : Avec une grande sévérité.
Je ne sais ce qu'ils font, à quoi ils servent ni pourquoi
la communauté internationale dépense tant d'argent
pour cette opération qui est la plus coûteuse et
la moins efficace de toutes celles menées par l'ONU en
ce moment. Ils sont incapables de procéder au désarmement
des génocidaires et sombrent dans des scandales sexuels
qui défraient la chronique. Triste spectacle.
J.A.I. : Vous rencontrez régulièrement
votre homologue congolais Joseph Kabila. À chaque fois,
on parle de paix, d'entente et de bon voisinage. Et puis chacun
rentre chez soi et rien ne se passe. La tension ne baisse pas
d'un cran. Pourquoi ?
P.K. : Je n'en sais rien. Ce que je sais c'est
que, en ce qui nous concerne, nous exécutons toujours notre
part du contrat. Et que la situation est ensuite celle que vous
décrivez.
J.A.I. : Le considérez-vous comme un partenaire
fiable ?
P.K. : À vous de tirer les conclusions
qui s'imposent.
J.A.I. : Que vous dit-il à propos de la
présence d'opposants rwandais armés sur son territoire
?
P.K. : Il ne la dément pas. Comment le
pourrait-il ?
J.A.I. : Kinshasa semble saisi depuis quelques
semaines d'une fièvre nationaliste antirwandaise. On a
même entendu un proche collaborateur du président
Kabila menacer de « porter la guerre jusque dans les rues
de Kigali ». Cet accès de « congolité
» vous inquiète-t-il, ou s'agit-il de simples rodomontades
à vos yeux ?
P.K. : Tout cela est très malsain. Faire
du Rwanda le bouc émissaire de conflits préélectoraux
est une tentation dangereuse. C'est aussi un moyen de se faire
de l'argent et une manière de se dédouaner aux yeux
de l'opinion.
J.A.I. : C'est-à-dire ?
P.K. : Ceux, parmi les dirigeants politiques congolais,
qui, par le passé, ont eu des liens avec nous et que nous
avons aidés font aujourd'hui assaut d'antirwandisme primaire.
Certains d'entre eux, que la rue kinoise accusait hier d'être
rwandais ou d'ascendance rwandaise, se veulent aujourd'hui plus
congolais que les Congolais eux-mêmes. C'est de la démagogie,
du populisme et du nationalisme de bazar. Hélas, l'irresponsabilité
est, en termes électoraux, parfois payante à court
terme. Cette sorte de complexe, de honte de ses origines, est
quelque chose que nous avons nous-mêmes connu. Lorsque je
vivais en exil en Ouganda, je me souviens que certains Rwandais
se voulaient ougandais avec un excès de zèle qui
les conduisait à haïr leurs propres parents. Je crois
que ce complexe existe au sein même du gouvernement congolais.
C'est inquiétant, beaucoup plus pour le Congo que pour
nous-mêmes.
J.A.I. : Vos relations avec la France ne sont
apparemment pas bonnes...
P.K. : C'est une évidence. Et ce n'est
pas nouveau.
J.A.I. : Vous lui reprochez, en vrac, de ne pas
présenter d'excuses pour son rôle supposé
pendant le génocide, d'avoir une attitude hostile à
votre encontre, tant à l'ONU qu'au sein de l'Union européenne,
de tolérer une enquête judiciaire sur l'assassinat
de l'ex-président Habyarimana, laquelle enquête semble
vous désigner comme coupable, etc. Tout de même,
Paris a fait un geste à votre égard en déléguant
à Kigali le ministre Renaud Muselier à l'occasion
du dixième anniversaire du génocide en avril 2004.
Et vous, vous avez profité de sa présence pour attaquer
la France dans un discours, l'obligeant ainsi à quitter
précipitamment les lieux ! Ne regrettez-vous pas de vous
être ainsi laissé emporter ?
P.K. : Je ne dis rien au hasard et je ne me laisse
jamais emporter. Ce que je regrette, c'est de ne pas en avoir
dit assez ce jour-là. J'aurais pu et dû en dire plus
sur le rôle de la France en 1994.
J.A.I. : Que faut-il faire pour que les relations
s'améliorent ? Que Paris présente des excuses publiques
?
P.K. : La France doit reconnaître sa part
de responsabilité morale dans le génocide. Elle
est la seule à ne pas l'avoir fait. C'est une question
de principe. Les excuses viendront ensuite ou ne viendront pas,
peu importe. De toute façon, des excuses hypocrites ne
valent rien. La balle est donc dans le camp du gouvernement français,
à condition bien sûr qu'il souhaite améliorer
ses relations avec nous - ce qui reste à prouver. Peut-être
pense-t-on à Paris que c'est à nous de nous excuser,
pour avoir survécu aux massacres ? Peut-être croit-on
à Paris que nous allons finir par remercier la France d'avoir
formé les génocidaires, fermé les yeux sur
le génocide, puis protégé et sanctuarisé
ceux qui l'avaient commis ? Nous ne le ferons jamais. Personne
ne nous dictera notre conduite. Sans doute est-ce pour cela que
ces gens-là nous haïssent, que cette France-là
nous hait.
J.A.I. : Vous parlez de haine ?
P.K. : Oui, je parle de haine, c'est bien de cela
qu'il s'agit.
J.A.I. : Vous avez mis en place une Commission
d'enquête sur le rôle de l'armée française
au Rwanda. Cela ne va pas arranger les choses...
P.K. : Nous voulons savoir ce qui s'est passé
et jusqu'où s'est étendue la complicité entre
cette armée et les génocidaires. C'est notre droit
le plus absolu, notre devoir de mémoire à nous.
Nous le ferons de façon sérieuse, documentée,
impartiale.
J.A.I. : Dans une interview parue tout récemment
dans J.A./l'intelligent, le ministre français de la Défense,
Michèle Alliot-Marie, disait ceci, à propos de cette
commission d'enquête : « La question que je me pose,
c'est : dans quel but ? Pour ma part, je souhaite qu'on ne camoufle
pas la vérité. Et la vérité, c'est
que les militaires français ont été quasiment
les seuls à se porter au secours des populations rwandaises.
» Votre commentaire ?
P.K. : Le ministre français doit savoir
que le travail de la Commission ne porte pas uniquement sur l'année
1994 et sur l'opération Turquoise. Elle s'intéresse
également et de très près aux mois et aux
années qui ont précédé et préparé
le génocide. Qui entraînait les miliciens Interahamwes
? Qui mettait en place ces barrages routiers où la première
question que l'on vous posait était de savoir si vous étiez
hutu ou tutsi ? Qui tirait sur nos troupes dans le Nord ? Lorsque
je me suis rendu à Paris en 1992, Paul Dijoud et Jean-Christophe
Mitterrand avaient été très clairs en me
recevant : « Déposez les armes, m'avaient-ils dit,
sinon... » C'est le contenu de ce « sinon »
que nous sommes en train d'explorer.
J.A.I. : Les premiers résultats de l'enquête
judiciaire menée par le juge français Jean-Louis
Bruguière à propos de l'assassinat de Juvénal
Habyarimana ont été publiés dans la presse
il y a quelques mois. Ils vous mettent personnellement en cause.
Qu'en pensez-vous ?
P.K. : Cette pseudo-enquête n'a pas lieu
d'être et ne repose sur aucun fondement. Elle est sans effet.
J.A.I. : En avez-vous, au moins, pris connaissance
?
P.K. : Non. Tout ce qui vient de ce juge n'a pour
moi aucun intérêt.
J.A.I. : La Francophonie au Rwanda semble être
en pleine régression. Y a-t-il un lien de cause à
effet ?
P.K. : Nous avons ici trois langues officielles
: le kinyarwanda, l'anglais et le français. Chacune évolue,
progresse ou régresse dans le cadre d'un marché
linguistique ouvert et libre. L'État n'intervient pas.
J.A.I. : Votre présence au dernier Sommet
de la Francophonie à Ouagadougou les 26 et 27 novembre
2004 a surpris.
P.K. : Pourquoi donc ? Je m'y suis rendu parce
que ce Sommet se tenait en Afrique, parce que le président
Compaoré est un ami et parce que le Rwanda entretient de
bonnes relations avec l'ensemble des pays d'Afrique francophone
- et anglophone. Cela n'avait rien à voir avec un quelconque
militantisme en faveur d'une langue que je n'ai, d'ailleurs, toujours
pas appris à parler, faute de temps. Enfin, Ouaga était
sur le chemin du retour de Dakar, où je venais d'effectuer
une visite officielle. Je ne pouvais pas refuser cela à
Abdoulaye Wade, qui est quelqu'un que j'apprécie beaucoup
pour sa franchise.
J.A.I. : Êtes-vous pour ou contre les sanctions
internationales appliquées au Zimbabwe, par exemple, ou
à la Côte d'Ivoire ?
P.K. : Il s'agit de mécanismes onusiens
sur lesquels je n'ai pas de position de principe. Ce que je crois,
par contre, c'est qu'il n'est pas bon que le principal juge et
le principal instigateur en la matière soit l'ancienne
puissance coloniale. Qu'il s'agisse de la Grande-Bretagne pour
le Zimbabwe ou de la France pour la Côte d'Ivoire.
J.A.I. : On a parfois l'impression que vous dirigez
le Rwanda comme on commande à une caserne...
P.K. : Objection. Je m'efforce de diriger le Rwanda
comme on dirige une entreprise. Une entreprise dont je suis le
chief executive et dont les cadres, les ministres en l'occurrence,
sont tenus par des critères de performance. Une entreprise
qui se doit de croître et de dégager des profits
dans un seul but : le bien-être du peuple rwandais. Comme
toute entreprise, nous sommes jugés sur nos bilans.
J.A.I. : Vous êtes donc le boss. Le boss
de Rwanda Inc.
P.K. : Dans un sens, oui. Les quelque huit millions
d'actionnaires que compte l'entreprise Rwanda m'ont donné
mandat pour être le boss. En retour, j'ai une obligation
de résultats.
J.A.I. : Vous avez manifestement en tête
des modèles asiatiques : Singapour, la Malaisie...
P.K. : Ce sont de bons modèles, en effet.
J.A.I. : Pensez-vous que le développement
prime la démocratie ?
P.K. : Je pense que le développement sans
démocratie finit par se mordre la queue et que la démocratie
sans développement court à sa perte : il faut bien
nourrir les démocrates ! L'un et l'autre vont de pair.
Vous ne me piégerez pas avec ce syllogisme...
J.A.I. : Le cinéaste haïtien Raoul
Peck vient de réaliser un film de fiction sur le génocide
rwandais, Sometimes in April, dont la projection en avant-première
a eu lieu il y a un mois dans le stade Amahoro de Kigali. L'avez-vous
vu ?
P.K. : Oui. C'est un grand et beau film. Contrairement
à Hôtel Rwanda, autre long-métrage réalisé
l'an dernier et que je n'ai pas encore vu, celui-là a été
tourné ici même - ce qui est, je crois, un avantage.
Les spectateurs pleuraient. Moi-même, j'ai été
très touché. Tout le monde devrait aller voir ce
film et spécialement ceux qui, en France ou ailleurs, jugent
le Rwanda en ignorance de cause.
© laleonline / JA, 20/02/05
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