Une très étrange confession

J'ignore si c'est votre cas, mais moi, je viens tout juste de découvrir le document ci-après, si vieux pourtant. Je ne peux pas dire que j'ai été vraiment étonné, il m'a suffit d'appercevoir le nom de Ntezimana Laurien dans cette affaire pour tout comprendre. Soit dit en passant, je n'ai pas réussi à résister à la tentation de vous le faire découvrir à votre tour.

Même si vous ne l'aviez lu, vous ne perdrez rien à le relisant, vous comprendrez au contraire, j'en suis persuadé, des choses dont il n'était même pas possible d'imaginer, GACACA, entre-autre, dont le revers de la médaille nous en met plein la vue, en ce moment-même . Ce n'est certainement pas le genre de cadeau de Noël que j'aurais aimé vous donner, je n'ai pas mieux, mais ça vous suffira !

Joyeux Noël et meilleurs voeux du nouvel an 2004

Arthémon Rurangwa

LA CONFESSION DE DETMOLD


De Detmold (Allemagne)
Une réponse creuse à un problème profond

Par Dr. James K. Gasana
Chanoine honoraire, Eglise Episcopale au Rwanda, Ex-Ministre au Gouvernement Rwandais (1990-93)

et

Révd. Paul Nzacahayo, Pasteur, Eglise Méthodiste Libre au Rwanda, Doctorant en Théologie, Université d'Edinburgh, R.U. «C'est pourquoi le juste jugement est loin de nous, et la justice ne nous atteint pas.» Esaïe 59 : 9.

Introduction

Un groupe de chrétiens, Rwandais et amis du Rwanda s'est réuni à Detmold, du 7 au 12 décembre 1996, pour prier et mener une réflexion sur la reconstruction d'un Rwanda ou tout le monde peut vivre ensemble. A l'issue de cette rencontre, les participants ont signé un document intitulé « Confession de Detmold » dans lequel les Hutu confessent les péchés de leur groupe ethnique, les Tutsi confessent ceux du leur, et leurs amis occidentaux confessent également les péchés de leur peuple.

Des rencontres de ce genre qui réunissent des Rwandais de divers groupes ethniques pour la confession sont des occasions pour la recherche des voies efficaces pouvant permettre à notre pays de sortir du cercle vicieux de violence sanglante. Donc pour nous, chrétiens et Rwandais, la question n'est pas le pourquoi d'une confession, car nous devons confesser ne pas avoir dénoncé avec force l'injustice sociale, la corruption et la violation des droits de l'homme qui sévissaient dans notre pays, et de ne pas avoir résolument et unanimement pris parti contre la guerre du FPR en 1990. Deuxièmement, il faut éviter que le génocide Tutsi ne soit utilisé, sous notre silence de pécheurs, pour justifier le génocide Hutu déjà consommé .

Cependant, nous croyons que Hutu et Tutsi doivent aborder le problème de notre société en tant que chrétiens, car en Christ, il n'y a ni grec ni gentil (Gal. 3: 28). Par conséquent, dans le même Christ, il ne pourrait y avoir ni Hutu ni Tutsi. Cette confession a été reproduite dans Dialogue N A 195 de janvier 1997, p. 58-60. Dans le même numéro (p. 55-58), J.-P. Godding donne un témoignage qui situe le cadre dans lequel la confession a été élaborée.

Devenus inconditionnellement des frères en lui par le même sang qu'il a versé pour eux, c'est donc sur ordre divin que chrétiens Hutu et Tutsi sommes frères. Cet ordre nous oblige à exprimer solidairement une même révolte chrétienne contre l'injustice, l'oppression, la dictature, et les génocides, quels qu'en soient les auteurs et les victimes. Dès lors, toute confession de péché doit être placée dans un contexte adéquat, en vue d'apporter une bonne réponse aux bons questionnements.

Mais, que veut dire confession? Qui doit se confesser ? Que confesser ? Au-delà des réponses à ces questions, il faut mener une réflexion permettant d'éviter les risques d'une exploitation partisane perverse d'une bonne initiative. Notre objectif est donc d'apporter une contribution à l'analyse de la Confession de Detmold, et de faire des propositions pour la poursuite de l'initiative de ses promoteurs.

Le cadre de la rencontre de Detmold

La rencontre de Detmold est une deuxième initiative prise par le Docteur F. Rubayiza en vue de permettre aux chrétiens Rwandais de partager la prière et la réflexion sur la tragédie de notre pays, et sur les voies à suivre pour la surmonter. Dans cette deuxième rencontre, il y a eu une série de sermons et de récits sur la tragédie des Tutsi qui ont abouti à la signature de la Confession de Detmold.

Quant au climat qui a entouré l'élaboration de cette confession, un participant a livré à un des auteurs cette observation: « La confession n'est nullement le résultat d'un dialogue entre parties Hutus et Tutsi présentes. Les signataires se sont rencontrés pour la prière, les échanges et l'étude biblique. A la matinée du dernier jour, le Saint Esprit a persuadé un des participants de se repentir et de confesser ses péchés et les péchés de son groupe ethnique. Il a demandé le pardon de Dieu et du groupe ethnique des victimes. Par la suite, presque spontanément, les autres participants, dans leurs groupes ethniques, se sont repentis et ont confessé les péchés des groupes respectifs. Il a d'abord été question que chaque groupe ethnique de participants élabore et présente séparément la confession du peuple respectif, mais le produit final fut une juxtaposition des projets dans la Confession de Detmold ».

Le résultat, une juxtaposition de trois confessions ethniques sous un même intitulé, donne l'impression que la responsabilité ethnique l'emporte sur celle de chrétien, et ce pour un pays et une société où il n'existe aucune corrélation entre l'appartenance ethnique et la foi. C'est la disparité et l'incohérence entre parties d'un même texte qui suscitent des questions sur le but visé par les auteurs de la Confession. Cette disparité donne l'impression qu'il n'y a qu'un seul groupe ethnique de victimes d'une tragédie qui a coûté la vie à plus de 3 millions de Rwandais et que tout l'autre groupe ethnique est constitué de criminels qui doivent se repentir.

Sur les crimes et les criminels

Si la disparité de la Confession de Detmold décrite ci-dessus était voulue par les auteurs, il se commettrait un péché grave d'oubli des victimes du génocide dit de vengeance ou de bavures qui a fait plus de deux millions de victimes Hutu, aussi innocentes que les victimes du génocide Tutsi, par les dirigeants extrémistes Tutsi du Front Patriotique Rwandais. Qui ignore encore qu'après avoir été un véritable enfer pour les Tutsi, victimes d'un génocide odieux, et d'un contregénocide Hutu perpétré par le FPR

Tableau

Coût en vies humaines de la crise politique du Rwanda 1990-1997 :

Phase de la crise Régions. Objectif des massacres et nombre de victimes : Note aux lecteurs : (je vous demanderais de m'excuser, je n'ai pas ces chiffres. Dans le document qui m'a été envoyé, ce tableau était tout défait et mélangé, et je l'ai tout simplement enlevé, laissant uniquement le total.

TOTAL : 3.070.000

Dans un rapport de décembre 1994, le Ministère de l'Intérieur (du nouveau régime), Division du Recensement, estimait le nombre total de victimes des massacres interethniques à 2.101.250. Voir aussi le rapport d'un témoin publié par le journal français Libération le 10 février 1997, sous le titre « Zaïre: un témoin raconte les massacres ».

Simultanément par le FPR dans la zone en élargissement qu'il occupait, le Rwanda est devenu la Nouvelle Babylone dans laquelle les Hutu vivent comme des captifs de misère, d'angoisse, d'oppression, et de discrimination ethnique barbares. Ils mènent une vie d'exilés sur leur terre natale, asservis par une ethnocratie militaire impitoyable. Des centaines de milliers d'orphelins, de veufs et de veuves des génocides Tutsi et Hutu vivent abandonnés à eux-mêmes, sans consolation et sans aucune perspective claire pour le futur.

Il est donc temps que les chrétiens dépassent les schémas érigés par les élites ethnistes qui se disputent le pouvoir, pour mieux analyser la tragédie Rwandaise et concevoir ce que le Rwanda attend d'eux comme réponse. Lorsqu'ils le voudront, ils comprendront que le problème Rwandais ne se réduit pas à un simple antagonisme entre Hutu et Tutsi. En effet, des Hutu ont tué des Tutsi, des Tutsis ont tué des Hutu. On a plutôt à faire à une alliance objective entre extrémistes Hutu et Tutsi qui utilisent l'ethnie comme instrument de pouvoir.

Il est ainsi évident que si les victimes de la lutte intestine pour le pouvoir sont des groupes ethniques de Hutu et de Tutsi innocents, les véritables criminels sont une poignée des élites politico-militaires Hutu et Tutsi engagées dans cette lutte. La triste vérité reste que dans cette violation de la Loi de Dieu de respect de la vie humaine «Tu ne tueras pas». Le coup d'envoi a été donné par le FPR en 1990-1993 dans les traitements inhumains qu'il a fait subir aux paysans Hutu des préfectures de Byumba et Ruhengeri. Une autre vérité aussi puissante est que, même si les victimes des génocides Hutu et Tutsi ont versé leur sang pour le même Rwanda, il serait faux de dire que les criminels Hutu ont commis le génocide Tutsi sur base d'un mandat de l'ethnie Hutu, et que le FPR a commis le génocide Hutu sur base d'un mandat de l'ethnie Tutsi.

La confession de Detmold est donc non seulement déséquilibrée, mais pire, elle blesse les chrétiens Rwandais qui compatissent avec toutes les victimes, qui se révoltent contre tous les criminels, et qui s'identifient avec le groupe ethnique du peuple de Dieu. Elle blesse en particulier ceux des Hutus qui ont perdu les leurs à la machette des extrémistes Hutu, et à la baïonnette et la torture du FPR, non pas dans un plan de vengeance comme la Confession le laisse entendre, mais comme une stratégie planifiée par les dirigeants extrémistes du Front. Elle blesse également les Rwandais de parenté mixte qui se sont retrouvés devant des situations très éprouvantes des choix d'appartenance ethnique impossibles à faire.

Une illustration patente est que durant la préparation du document en question, trois participants Rwandais de parenté mixte ne savaient quel groupe ethnique rejoindre. Enfin, Robert Kajuga, un Tutsi, fils d'un pasteur bien connu et respecté dans l'Eglise Episcopale au Rwanda, le Chanoine E. Kajuga, était responsable national des milices Interahamwe qui ont perpétré le génocide Tutsi. F. Karamira accusé de responsabilité lourde dans le génocide Tutsi, est lui même Tutsi.

Confession blesse tous les Rwandais épris de justice qui n'y trouvent aucune condamnation musclée de la stratégie du FPR d'élimination des populations Hutu pour réussir la restauration d'un pouvoir hégémonique basé sur une petite élite ethnique armée. Dans cette situation, confesser le péché d'un seul groupe ethnique, (même si rien ne prouve qu'il y a eu solidarité de tout un peuple dans le péché), revient à être solidaire du péché odieux commis par les dirigeants de même appartenance ethnique que les victimes. Cela revient par conséquent à légitimer et bénir les fondements de l'ethnisme et de la violence politique qui en découlent. Il est facile de montrer que ce serait contre l'enseignement de l'Evangile: Dans quel passage de la Sainte Bible trouve-t-on la justification qu'un génocide peut être plus noble qu'un autre génocide pour le simple fait que le pouvoir change de mains?

Pourquoi le Rwanda a-t-il subi une si grande tragédie?

Nous ne sommes pas de ceux qui font recours à l'histoire pour expliquer la tragédie rwandaise. Mais nous devons nous éclairer sur les prétextes qu'utilisent ceux qui veulent tricher avec l'histoire. Dans le Rwanda pré-colonial, deux clans Tutsi ont utilisé l'ethnie pour imposer leur pouvoir. A son tour, l'administration coloniale Allemande d'abord, Belge ensuite, s'est servie de cette hégémonie ethnique pour mieux gérer le pays. Dans le Rwanda indépendant, une nouvelle élite Hutu qui a accédé au pouvoir par la Révolution Sociale de 1959, s'est servie de l'ethnie et de la région pour monopoliser le pouvoir. En aucun moment de l'histoire, l'ethnie en tant que tel, dans ses relations sociales et culturelles avec une autre ethnie, n'a constitué un problème.

Le problème a toujours été l'utilisation de l'ethnie par des groupes au pouvoir pour y rester en y écartant leurs rivaux. Dans les temps précoloniaux, les monarques Tutsi l'ont utilisé pour anéantir les structures politiques Hutu lors des élargissements successifs du Rwanda. En 1959, les élites Hutu et Tutsi éduquées l'ont utilisée pour se créer des bases politiques. Ce recours à l'ethnie qui s'est aggravé en fin des années 60 et début des années 70 a été le prétexte du coup d'Etat des Hutu contre des Hutu en 1973.

Les nouveaux dirigeants qui se déclaraient contre l'ethnisme ont érigé par la suite un système régionaliste qui devait, paradoxalement, ramener à l'ethnisme dans les années 90. Ce survol ne fait que montrer la complexité du problème. La Confession de Detmold n'y fait aucune allusion, d'où le manque de transparence quant aux intentions des signataires. Si les Rwandais se sont entre-tués avec une telle gravité, c'est qu'il y a des facteurs puissants qui leur ont fait arriver là. C'est dans ces facteurs que le péché prend ses racines. Ne pas faire un effort pour les chercher, revient à aller en deuil en ignorant qui a été victime . C'est précisément le cas de la confession en question.

Ne voulant pas commencer par l'identification des facteurs de la tragédie, elle n'a identifié que partiellement les victimes et les criminels. Pour avoir la conscience tranquille, certains signataires de la Confession se défendent en disant que les chrétiens ne doivent pas mêler la foi et la politique, un piège habituel dans lequel les chrétiens non engagés tombent. Or, en paraphrasant le dicton qui dit que la guerre est une affaire trop sérieuse pour être laissée aux seuls généraux, nous dirions que la politique est une affaire trop sérieuse pour être laissée aux seuls politiciens par les chrétiens.

Par notre foi, nous ne devons jamais oublier que nous vivons dans un monde de problèmes, de souffrances et du péché, et qui restera ainsi jusqu'au retour de Notre Seigneur. Nous devons également nous rappeler que Jésus que nous confessons et que nous nous efforçons de suivre, a confronté, avec amour et compassion, les politiciens contrariés par son enseignement. Il n'a jamais tourné son dos contre les problèmes sociaux et politiques de son temps. C'est lui qui a lu ces lignes de la Prophétie d'Esaïe (Luc 4: 18):

«L'esprit du Seigneur est sur moi, parce qu'il m'a envoyé pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres (...), proclamer la liberté aux captifs (...), libérer ceux qui sont sous l'oppression, et proclamer l'année acceptable du Seigneur ». Il a vécu avec ses parents en Egypte comme un réfugié politique pour échapper à la persécution d'un tyran qui croyait qu'un successeur venait de naître.

D'autres passages bibliques montrent que la politique faisait non seulement partie du discours quotidien de Jésus, mais aussi qu'il a mené une vie de lutte en faveur des opprimés de sa société. La Confession de Detmold devrait donc permettre de savoir pour et contre qui Jésus lutterait s'il passait sa vie au Rwanda dans ces années 90, en particulier entre 1994 et 1997.

Qui doit se confesser?

Avant d'aborder la question cruciale - « Qui doit se confesser? » - voyons ce qu'on entend par confession. Ce terme qui a plusieurs sens peut signifier une reconnaissance ouverte du péché, ou une profession de foi. Dans le Nouveau Testament et dans la vie de l'Eglise primitive, il traduit la louange et la grâce rendue à Dieu. Il veut dire aussi la proclamation vivante de Jésus comme Seigneur et Sauveur, la confiance en lui et l'acceptation de ce que la vie en lui exige.

Comme la Confession de Detmold concerne le péché et non la foi, nous retiendrons l'utilisation du terme en rapport avec la reconnaissance du péché. Confesser son péché, c'est se remettre à Dieu pour s'accuser, à l'instar de David qui, après avoir vu l'ange qui exterminait le peuple, dit au Seigneur: « Je suis le coupable, c'est moi qui ai péché! Ces pauvres gens n'ont rien fait de mal. C'est donc moi et ma famille qu'il faut punir » (2 Sam. 24: 17). En confessant nos péchés nous-mêmes devant Dieu, nous déjouons les plans de Satan « l'accusateur », car lorsqu'il va vers Dieu pour nous accuser, Il lui rétorque: « Satan, va-t'en, tu n'es pas digne devant moi, tu arrives trop tard, car la personne que tu accuses m'a déjà confessé son péché ».

Pour ne pas être une fausse, comme celle de Judas ou de Saul, la confession doit être volontaire et sincère. Il faut spécifier le péché, et se résoudre à ne plus le commettre. En plus, la confession du péché glorifie Dieu, humilie nos âmes, purge notre péché et prépare le terrain pour le pardon.

Or les signataires de la Confession de Detmold, qui ont décrit le péché des autres, ne peuvent pas prendre pour eux un engagement de ne plus pécher.

Quel peut donc être l'impact réel d'une telle confession dans un processus de réconciliation, outre le risque d'une exploitation partisane malveillante?

Un autre problème à souligner concerne la confusion fréquente entre confession et repentance. La Confession de Detmold, probablement sans s'en rendre compte, fait la même confusion. Pour établir une cohérence avec le contenu du titre, il aurait d'ailleurs été préférable que le document traite de la repentance, notion qui inclut la confession du péché. En effet, la confession est l'un des six ingrédients de la repentance, les autres étant selon Thomas Watson : reconnaître le péché, en être peiné, en avoir honte, le haïr, se retourner contre lui.

Qui doit donc confesser son péché? Dans la Bible, la confession a lieu à deux niveaux: Individuel (Lév. 5: 11; 26: 40; Ps. 38: 18) et national (Esd. 10: 1; Néh. 1: 6; Dan. 9: 4, 20). Il y d'autres exemples mais nous nous limiterons à ces cas.

Une des faiblesses de la Confession de Detmold est l'impression qu'elle donne que les participants qui n'épargnent aucune énergie pour décrire le péché des autres, ne confessent pas leur propre responsabilité dans ce qui s'est passé au Rwanda, et n'expriment pas assez la compassion avec toutes les victimes de la tragédie. Or pour les génocides qui ont été perpétrés, chaque Rwandais, Hutu, Tutsi ou Twa, a une responsabilité pour un rôle assumé, mal assumé ou non assumé du tout.

Cette responsabilité peut être l'inexcusable silence, le manque de courage et de la détermination de défendre ce qui est juste et de condamner ce qui ne l'est pas, le mauvais discours, les mauvais actes, et d'autres manquements que le Saint Esprit peut montrer à chacun. On pourrait donc se demander pourquoi un chrétien Rwandais signerait une confession qui ne traite que des péchés des autres.

Cela voudrait-il dire que les miliciens et d'autres criminels ont été les architectes du mal de la société rwandaise? Ne sont-ils peut-être pas le produit amer de ce mal? Ne faut-il pas confesser la responsabilité dans la consolidation de ce mal avant de confesser le péché des absents?

Il semblerait que l'idée de confession du péché d'autrui s'inspire du Livre de Néhémie (1: 6) où il dit: « Tourne ton regard vers moi, sois attentif, écoute maintenant la prière que je t'adresse, moi ton serviteur. Jour et nuit je prie pour toi : Watson, Thomas, 1987, The doctrine of repentance. Banner of Truth Trust, Edinburgh , p. 18.

Nous, les Israélites, tes serviteurs, je te demande de pardonner les fautes que nous avons commises. Oui, moi-même et mes ancêtres nous avons péché ». Il s'agit ici d'une confession faite par un responsable légitime, pour une transgression nationale. Tout un peuple avait tourné son dos contre Dieu pendant que Néhémie vivait dans la captivité avec d'autres Juifs.

Nos frères et soeurs réunis à Detmold ne semblent pas avoir apprécié qui était Néhémie et dans quel contexte il vivait et agissait. Il était non seulement un fonctionnaire important à la cour d'Artaxerxès de Perse, mais aussi un homme de grande personnalité qui a joué un rôle important dans la restauration politique, sociale et économique de son pays (Néh. 1: 1 - 2: 10; 5). Il était un homme d'action, honnête courageux, et pieux. Il avait l'appui de son peuple avec lequel il a rebâti Jérusalem en rétablissant son statut de centre religieux. Il a réalisé des réformes religieuses dans le Judaïsme.

Voilà donc le calibre de l'homme qui a confessé les péchés de son peuple. Quand, en comparaison, on pose la question à des signataires de la Confession de Detmold, «qui êtes-vous pour imputer un péché à votre peuple ou pour le confesser », ils pensent qu'il s'agit du mépris à leur égard. Ils ne réalisent pas qu'ils interprètent un passage de la Bible hors de son contexte. En effet, même si les hautes autorités Rwandaises avaient l'audace de confesser le péché de leur peuple, cela n'aurait pas de sens car elles n'ont pas la moindre fraction de la légitimité et ni du consensus dont jouissait Néhémie.

Il devait son pouvoir à Dieu, alors que les autres le doivent aux canons, et par conséquent au sang des innocents qu'ils ont versé. Alors que l'action de Néhémie avait produit des effets positifs par des réformes politiques, sociales, économiques et religieuses, l'action des dirigeants du FPR, à l'instar de celle d'Hérode à l'époque de la naissance de notre Seigneur, a produit des grandes lamentations, la misère et la mort de plus de deux millions de Rwandais.

Pourquoi nos frères et soeurs réunis à Detmold n'ont pas plutôt utilisé le cas d'Esdras comme modèle de confession? Esdras a convoqué un grand rassemblement d'hommes, de femmes et d'enfants de Juda et de Benjamin à Jérusalem. Sa stratégie (lire tout le chapitre d'Esd. 10) a été de leur dire leur péché (Esd. 10: 10) en ces termes : «Israélites, vous avez commis une faute grave en épousant des femmes étrangères. C'est un péché que vous ajoutez à tous ceux de notre peuple », Il leur a demandé alors de le confesser. Ils ont pleuré ensemble sous la peine de ce péché. C'est lorsqu'il a apparu à l'assemblée que la foule était trop nombreuse pour une confession adéquate qu'ils ont dit à Esdras: « Nous proposons que nos chefs se tiennent à disposition de la communauté: tous les israélites qui ont épousé des femmes étrangères viendront se présenter devant eux à la date qu'on leur indiquera, en compagnie des anciens et des juges de leurs villes respectives (...) jusqu'à ce que la violente colère de notre Dieu envers nous soit apaisée » (Esd. 10: 14). La suite s'est passé comme l'assemblée l'avait suggéré.

L'objectif de la confession de Detmold n'est pas clair

Une des points qui incite à se poser des questions sur l'intention réelle de la Confession de Detmold est qu'un seul groupe ethnique, les Hutu, est allé très loin dans la globalisation de l'imputation du péché à son peuple. Une telle imputation qui nie à tout un groupe ethnique sa dignité ne peut trouver aucun appui dans l'enseignement de l'évangile.

Ceci est en contraste frappant avec les participants Tutsi qui n'abordent pas l'essentiel des actes perpétrés par les criminels de même groupe ethnique, se limitant aux péchés d'arrogance ethnique et de vengeance aveugle contre les Hutu. Ils ne nous disent pas ce qu'ils pensent de la guerre totalement injuste du FPR, des massacres sauvages qu'il a perpétrés contre les paysans Hutu des préfectures Byumba et Ruhengeri entre 1990 et 1993, de la concentration d'un million de Hutu dans les camps de misère pendant la guerre, de la décimation des populations Hutu de Byumba, Kibungo, des parties de Kigali, Gitarama et Butare en 1994, des traitements inhumains de ses victimes, de la détention dans les prisons mouroirs de plus de 100.000 Hutu dont la majorité sont des innocents, des massacres odieux de Kibeho, et des confiscations massives des biens des Hutu tués ou déplacés.

De toute évidence, ce n'est ni l'arrogance ni la vengeance aveugle qui expliquent la décimation d'une population de plus de deux millions d'habitants. Cette atténuation grossière des crimes perpétrés par les dirigeants Tutsi extrémistes du FPR donne un coup dur à toute la Confession. On donne par là une nouvelle arme aux dirigeants extrémistes qui s'efforcent toujours d'imputer des péchés commis par quelques politiciens pervers à tout un groupe ethnique, afin de consolider une ethnocratie militaire.

Il est donc difficile de croire qu'une confession qui ne jette aucune lumière sur la vérité, et qui s'efforce plutôt de l'enterrer, peut servir de base à la réconciliation nationale. Celle-ci s'oppose aux compromis déséquilibrés qui ne peuvent en aucun cas rétablir les liens rompus.

Il faut éviter de mal interpréter la bible

Ce que nous lisons dans la Bible doit être bien interprété dans le bon contexte. Il y a par exemple un risque de confondre les conséquences du péché, individuel ou collectif, sur la société, avec la punition de ce péché. Ce risque s'est concrétisé lorsque des dizaines de milliers de réfugiés mourraient des épidémies de choléra et de dysenterie au Zaïre en 1994.

Certains n'ont pas hésité de conclure à un châtiment de Dieu. Cependant, aucun passage biblique ne peut montrer comment Dieu anéantit les pauvres paysans innocents, et d'autres personnes des catégories sociales faibles tels que les enfants, les femmes et les vieillards, alors que les membres du cerveau du génocide étaient à leur aise dans les hôtels à Goma. Ces épidémies étaient plutôt la conséquence d'un entassement des réfugiés dans les camps où il n'y avait aucun système sanitaire. Il n'y aurait donc aucun sens de signer un document de confession pour porter sur soi les conséquences d'un manque d'hygiène dans les camps. Quant aux péchés commis par les responsables des violences politiques, la Bible nous enseigne que chacun est responsable de ses actes: « Ainsi, chacun de nous devra rendre compte à Dieu pour soi-même » (Rom. 14: 12).

Il est vrai que la Bible nous enseigne que Dieu punit ceux qui s'opposent à Lui (Exode 20: 5): « (...) En effet, je suis le Seigneur ton Dieu, et j'exige d'être ton seul Dieu. Si quelqu'un s'oppose à moi, je le punis, lui et ses descendants, jusqu'à la troisième génération ». Dans certains cas, la justice divine peut nous paraître inéquitable, par exemple toute une famille qui est punie à cause du péché d'un seul membre. C'est le cas d'Akan qui avait péché, causant à son peuple l'abandon de Dieu devant ses ennemis: « Alors les Israélites le tuèrent en lui jetant les pierres.

Ils tuèrent de la même façon tous les siens et brûlèrent tous ses biens » (Jos. 7: 25). La Bible nous enseigne également que Dieu ne punit pas le juste avec le méchant. Noé et sa famille ont été épargnés de la grande inondation lors de l'anéantissement de leur peuple. A la destruction de Sodom, Lot et sa famille étaient déjà conduits en fuite par les anges envoyés par Dieu (Gen. 19). Et quand sa femme regarde en arrière contre l'instruction donnée, elle est le seul membre de la famille à être transformé en statue de sel.

Nous voyons donc que Dieu se réserve un grand champ de manoeuvre et une liberté illimitée d'administrer la justice divine. Il ne pourrait pas en être autrement. C'est Lui qui décide à qui il accorde sa miséricorde. Ce que nous savons en tant que croyants, c'est que cette miséricorde est également illimitée et est accordée, sans prix, à tous ceux qui se repentent.

Conclusion

Malgré la bonne intention des initiateurs de la rencontre de Detmold, il nous a semblé que la Confession que les participants ont produite est construite sur une interprétation erronée des cas bibliques où des leaders légitimes pieux ont confessé les péchés de leurs peuples. Ne prenant pas compte des diverses dimensions du conflit Rwandais, elle a risqué de faire plus de tort que de bien. Ci-après, nous faisons quelques propositions à ceux qui aimeraient la retravailler:

a) Retirer le document en question et le refaire sur base d'un véritable dialogue entre divers groupes de Rwandais, en vue de produire une confession du péché des participants, sans globalisation sur les groupes ethniques. Ce travail doit se baser sur une analyse non complaisante des facteurs qui sont à la base du conflit Rwandais. Si on ne peut pas encore réaliser une telle analyse, mieux vaut attendre encore quelque temps.

b) Il faut approfondir l'exégèse des textes bibliques de référence et en faire une interprétation adéquate.

c) Pour la repentance, chacun, Hutu ou Tutsi, doit demander à Dieu que le Saint Esprit lui éclaire sur sa part de responsabilité dans ce qui s'est passé au Rwanda, confesser son propre péché, demander le pardon du Seigneur, et rayonner par l'exemple en travaillant pour la réconciliation des Rwandais et la lutte contre l'injustice dans notre société.

d) Aider les dirigeants dans tous les secteurs de la vie nationale à savoir qu'ils sont responsables devant Dieu et qu'ils doivent rendre compte à ceux qu'ils dirigent.

e) Aborder le rôle des chrétiens dans le combat contre un système d'apartheid qui se consolide au Rwanda, et prendre clairement parti pour les opprimés.

f) Dans le futur, l'ethnie ne devrait pas être la seule dimension à considérer pour le choix des participants, et la structuration de la réflexion.

 

Voir pousser les herbes entre les pierres - "C'est tout un commentaire".

Par un témoin occulaire,

Dans les deux dernières années et demie depuis le début de la guerre , j'ai participé au moins à 30 rencontres sous forme de conférences, discussions ou séminaires sur le génocide et la misère des réfugiés au Rwanda et dans les régions avoisinantes. La plupart du temps, je suis rentré mécontent, parfois même abattu et sans espoir. J'ai aussi assisté à des réunions où tout le monde était plus ou moins du même avis, ce qui n'était pas très fructueux pour le dialogue.

Parfois même, les gens d'opinions différentes ne dialoguaient pas sincèrement. Ils se disputaient à haute voix en se lançant mutuellement des reproches, l'autre était toujours le coupable. Il faut savoir que parmi les Rwandais existent deux versions sur la catastrophe rwandaise, la version hutu et la version tutsi. Quant à nous Européens, nous nous perdions entre les deux versions, ou bien nous en adoptions une avec un zèle parfois étonnant. D'où pas d'espoir d'assister à un rapprochement entre les deux parties, car les plaies étaient encore trop fraîches et les positions inflexibles.

En tant qu'ancien envoyé d'une mission et pasteur d'une église rwandaise un point m'a particulièrement fait mal: dans les églises, ce n'était pas mieux qu'ailleurs. La déchirure de la société rwandaise n'épargnait pas les chrétiens rwandais. Les églises qui n'avaient pas été capables d'empêcher la catastrophe, n'étaient pas non plus en mesure d'effectuer le travail de réflexion certes pénible mais qui aurait permis de comprendre ce qui s'était passé et cela, malgré l'attitude parfois remarquable de nombreux chrétiens pendant les événements terribles, d'ailleurs attitude souvent injustement passée sous silence. Il faut bien constater que les églises étaient déchirées avant, pendant et après la catastrophe, la situation des Anglicans étant typique.

C'est pourquoi je n'étais pas plein d'espoir quand je reçus une invitation de la part du Dr Fulgence Rubayiza, médecin rwandais travaillant en Allemagne. Il m'envoyait le programme d'une rencontre oecuménique pour prêtres, pasteurs et laïques engagés qui devait avoir lieu entre le 7 et 1ier décembre 1996 à Detmold et qui devait traiter les problèmes du Rwanda. Je connaissais quelques-uns des invités rwandais, ce qui m'intéressait c'était de les revoir. C'est pourquoi j'ai demandé de pouvoir participer à la deuxième moitié de la rencontre, ce qui me fut accordé.

Je remarquais très vite que cette rencontre était différente de celles esquissées précédemment. Les participants et participantes réunis par le Dr Rubayiza étaient d'horizons très variés: il y avait des personnes de l'intérieur du Rwanda et de l'étranger, des Hutu et des Tutsi et quelques Européens, des catholiques et des protestants de différentes dénominations, des curés et des laïques, des hommes et des femmes. Déjà le soir de mon arrivée, j'ai constaté une ambiance très amicale et après le programme de travail, tous se sont retrouvés dans une atmosphère assez détendue. Surtout, il n'y avait pas de séparation en deux "camps" antagonistes .

Mercredi matin, 11 décembre, fut décisif: plusieurs participants ont raconté dans la séance plénière comment ils ont vécu les terribles journées et semaines entre avril et juillet 1994. Soudain, un participant hutu exprima en larmes sa honte profonde face aux horreurs commises au nom des Hutu contre les Tutsi, bien que personnellement il n'ait commis aucun crime, il avait à peine réussi à protéger son épouse d'ethnie tutsi. Lorsqu'il eut terminé son récit, quelques uns des Tutsi se levèrent, s'essayèrent à côté de lui, l'embrassèrent et le consolèrent. C'était quelque chose que je n'avais pas encore vécu.

Un des Tutsi qui avait perdu son épouse et plusieurs enfants, prit la parole et dit avec beaucoup d'émotion que c'était la première fois qu'il avait entendu de telles paroles: paroles de confession et demande de pardon, d'autant plus importantes qu'elles venaient de la part de quelqu'un qui n'était pas lui-même coupable.

Dans cette ambiance, un autre Hutu proposa qu'il était grand temps que les Hutu formulent une Confession sincère de culpabilité sur toutes les horreurs du génocide. Avant que d'autres Hutu ne réagissent, un Tutsi prit la parole. Il pensait, qu'il n'était pas acceptable que seuls les Hutu fassent une telle Confession, car les Tutsi avaient eux aussi des raisons de se confesser, ayant fait subir également des souffrances aux Hutu. Moi j'étais là et croyais rêver! Je n'avais jamais vécu quelque chose de semblable. Alors que j'étais encore en train de me rendre compte de ce qui se passait devant mes yeux et mes oreilles, un des Européens prit la parole en disant que ce n'était pas seulement les Rwandais qui étaient responsables de la tragédie de leur pays, mais que l'occident portait aussi une part considérable de responsabilité pour ce qui s'est passé et qu'il serait souhaitable que les Européens fassent aussi acte de contrition.

Nous nous regardions comme si nous ne pouvions pas croire ce qui venait d'être exprimé. Finalement nous nous sommes mis d'accord sur la procédure suivante: nous voulions écrire une Confession avec une introduction et une conclusion commune, et en plus trois confessions distinctes par groupe, l'une pour les Hutu, une pour les Tutsi, une pour les Européens, chaque groupe portant la responsabilité de ses déclarations.

Trois groupes distincts se mirent alors au travail.

Cette procédure était sans pareil: normalement la question de ce qu'on appelle les ethnies au Rwanda est un véritable tabou. Peut-être justement parce qu'il est si difficile de dire exactement ce qu'est la différence entre les Hutu et les Tutsi. On ne demande pas directement à un Rwandais de révéler son ethnie; ce serait un faux pas extrême. Malgré tout, cette question est omniprésente. Je dirais même: dans la mesure où le tabou est entretenu, le facteur ethnique devient de plus en plus important et influence clandestinement chaque débat. A Detmold nous avons vu l'inverse: la question ethnique était démythifiée. Tout à coup la compréhension mutuelle était si sincère, si authentique, que personne n'avait besoin de soigner encore ce tabou. Nous n'eûmes aucune difficulté à nous séparer en trois groupes de travail.

Après plusieurs heures de conclave, nous nous sommes de nouveau rassemblés en séance plénière et avons présenté nos différentes confessions. Nous nous mîmes d'accord sur le principe qu'aucun groupe ne devait intervenir dans la rédaction des confessions des autres. Nous acceptâmes les trois textes tels qu'ils furent composés et fîmes seulement quelques corrections de style dans les mots d'introduction afin que les trois confessions particulières puissent s'insérer dans la Confession entière. Ensuite nous fûmes très vite d'accords sur le début et la fin du texte en utilisant une ébauche élaborée par Lucien Ntezimana, théologien catholique laïque bien réputé qui était l'un d'entre nous.

Il nous fallait encore régler quelques questions d'ordre pratique: Nous étions convaincus que nous devions nommer des personnes de contact pour recueillir les réactions à la Confession que nous souhaitions recevoir. Ont été choisis pour l'Europe notre organisateur, le Dr Fulgence Rubayiza et pour le Rwanda l'Abbé Modeste Mungwarareba, le secrétaire Episcopal Catholique au Rwanda. On donna des tâches pour produire des traductions de l'original en français dans les langues kinyarwanda, anglais et allemand. Moi-même j'acceptais la tâche d'élaborer la traduction en allemand. Enfin chacun de nous s'engagea à répandre la Confession dans son entourage respectif.

Le même soir nous nous retrouvâmes pour une délégation oecuménique avec des chrétiens de différentes dénominations dans une église de la ville de Detmold-Hiddesen, et pour la première fois la Confession fut lue en public. A notre retour au centre de conférence, nous laissâmes libre cours à notre joie jusqu'au matin; nous chantâmes et dansâmes aux battements des tambours rwandais, et c'est ainsi que cette journée remarquable prit fin.

Le lendemain avant midi, la rencontre était terminée et nous nous séparâmes. Maintenant un mois et demi est passé et la Confession a déjà connu une certaine diffusion et a provoqué beaucoup de réactions. Pour moi il fut particulièrement intéressant de distribuer le texte pendant le voyage au Rwanda même et ensuite parmi les Rwandais en exil à Nairobi (ou bien de constater que le texte était déjà connu là où je l'apportais) et d'entendre les différents avis là-dessus. Tout d'abord je constatai le consentement spontané de beaucoup de lecteurs, pas nécessairement à chaque formulation, mais à l'esprit et à la tendance générale du texte. Parmi eux aussi des politiciens de haut rang, comme par exemple le Premier Ministre rwandais Pierre-Célestin Rwigema qui me dit personnellement qu'il trouvait le document très bon. De plus l'ambassadeur allemand à Kigali me raconta que le Président Rwandais, Pasteur Bizimungu, le soutenait aussi et avait discuté le texte en Conseil des Ministres où l'écho était apparemment partagé, mais je n'ai pas encore de détails à ce sujet.

Les voix critiques ne manquèrent pas, bien sûr. Je veux citer celles le plus souvent exprimées, et j'ajoute directement que ces critiques ont déjà été discutées pendant la formulation de la Confession à Detmold. Tout d'abord on évoque le "nous" de la Confession. On attire l'attention sur le fait que la culpabilité est quelque chose d'individuel et qu'il n'est pas nécessaire que des gens confessent quelque chose qu'ils n'ont pas commis personnellement. Je pense que sur ce point la Confession a vraiment le besoin d'être expliquée: il est évident que l'intention n'est pas de dire que chaque signataire soit reconnu personnellement coupable. Dans la Confession ce n'est pas la culpabilité dans le sens pénal qui est évoquée. Cette catégorie de culpabilité ne peut être qu'individuelle. Mais quand même on pensait à Detmold qu'à part cela, il existe une responsabilité qui a effectivement un caractère collectif. C'est elle qui a provoqué parmi les participants le sentiment de honte, honte de ce qui fut commis au nom du groupe respectif, et c'est elle qui faisait naître la ferme volonté de faire tout ce qu'on peut afin qu'une telle catastrophe ne se répète plus dans l'avenir. Dans la pensée africaine - d'ailleurs plus que dans la pensée européenne - on est conscient que nous, êtres humains, n'existons pas seulement en tant qu'individus, mais aussi en tant que membres de groupes et de collectivité, bien que nous ne les ayons pas choisis nous-mêmes. Nous ne voulions pas fermer les yeux devant cette réalité. Il fallait y répondre. En principe la discussion de Detmold ressemblait beaucoup à celle de l'Allemagne d'après-guerre qui a suscité la formulation de la Confession de Stuttgart en octobre 1945.

Quelqu'un m'a demandé ce que cela signifiait que dans la Confession les Hutu se déclaraient être prêts à "supporter les conséquences sans ressentiment" du "crime innommable" (c.à.d. du génocide). Bien sûr cela ne veut pas dire qu'il soit justifiable que les Hutu innocents souffrent d'actes arbitraires de vengeance. A mon avis, il faut lire et interpréter ce passage ambigu dans la Confession des Hutu sur la base de la demande de "pardon" que les Tutsi expriment "pour la répression et la vengeance aveugles …3. Si je comprends bien, les Hutu veulent signaler qu'ils comprennent que les Tutsi ne peuvent pas, après tout ce qui s'est passé, les regarder face à face d'une manière absolument détendue et insouciante. Le texte ne veut dire ni plus, ni moins que cela.

Beaucoup de lecteurs ont demandé ce que pouvait être le sens d'une Confession prononcée par des personnes innocentes dans le sens pénal: "Ce n'est pas vous qui auriez dû dire quelque chose. Il faudrait plutôt que les vrais criminels y arrivent." A plusieurs occasions on m'a parlé dans ce sens. D'accord - mais est-ce que des personnes qui éprouvent une honte et un deuil sur la catastrophe n'ont pas le droit de s'exprimer? Est-ce qu'il nous faut attendre à ce que les grands criminels arrivent à un aveu? En ce cas, on devrait probablement attendre éternellement. Dans notre groupe, on a senti directement que les Confessions mutuelles avaient un effet positif sur les autres. Ceci se voit au début du texte des Tutsi: c'était exprimé expressis verbis envers notre texte européen ; et les Hutu étaient impressionnés du fait que les Tutsi confessaient quelque chose envers eux sans y avoir été poussés. Ce geste fut enregistré avec beaucoup d'attention. C'est ainsi que la Confession a sa valeur, bien que tout le monde sache qu'il serait très souhaitable que beaucoup de gens et surtout les criminels y adhèrent.

Surtout au sujet de la Confession européenne, la question se pose en quoi les signataires s'engagent concrètement. Souvent, la première personne du pluriel désigne d'abord nos pays d'origine respectivement la Communauté Internationale. Par exemple, "notre abandon" concernant les événements de 1994 se réfère surtout au fait que les Nations Unies ont retiré leurs soldats au moment le plus terrible au lieu de faire arrêter les massacres. Mais je pense que je peux dire, non pas seulement au nom de moi-même, mais aussi en celui des autres signataires européens: aussi nous qui nous considérons comme des amis du Rwanda et qui réclamons toujours de ne pas juger nos amis rwandais d'après les ethnies et les régions, nous qui prétendons voir les choses d'une manière plus ou moins objective et qui ne voulons que soutenir le pays: nous aussi devons confesser que nous ne sommes pas seulement des témoins, mais aussi des acteurs qui influencent bon gré mal gré ce qui se passe. Nous devons admettre que nous sommes profondément impliqués dans les stéréotypes du conflit et que nous y avons parfois même contribués par nos conseils bien intentionnés, mais maladroits . Il est vrai que surtout dans le protestantisme allemand, il y a une tendance de partout et toujours confesser quelque chose. Mais ce n'est pas cela qui nous a motivé. Nous avons plutôt constaté avec effroi que nous ne sommes pas seulement des observateurs, nous sommes vraiment impliqués en tant que pays occidentaux et parfois même, d'une manière ou d'une autre, en tant qu'individu. C'est ce que nous confessons avec l'intention aussi de jouer un rôle plus constructif dans l'avenir.

Enfin les choses tournèrent comme on pouvait s'y attendre: à partir des deux "camps", on nous critiqua en disant que la Confession était partiale, bien sûr toujours en faveur de l'autre côté. Ce sont surtout les Confessions du groupe hutu et du groupe tutsi qui sont critiquées dans ce sens: d'une part, on remarque que les dimensions des deux Confessions ne sont pas équilibrées. C'est vrai: la Confession des Hutu a presque la double longueur que celle des Tutsi et elle décrit les crimes commis par les membres du propre groupe dans des détails horribles, alors que les propos du groupe tutsi sont d'un langage beaucoup plus général. Celui qui pense que les deux groupes devraient confesser exactement les mêmes détails ne sera pas satisfait.

D'autre part, il y en a qui disent que la Confession est tenue dans un langage "équilibriste", motivée par l'intention de traiter les deux côtés d'une manière parallèle. En fait, les Tutsi, eux aussi, confessent quelque chose, et celui qui pense qu'on doit qualifier les crimes du côté tutsi envers les Hutu d'être tellement inférieurs par rapport aux crimes des Hutu envers les Tutsi de façon qu'une confession des Tutsi ne serait pas nécessaire, celui qui pense cela ne sera pas non plus satisfait.

Je pense que le fait que la Confession attire la critique des deux côtés, plaide en sa faveur. Car à mon avis, il existe des positions extrêmes des deux côtés qui ne favorisent pas la paix et qui combattraient chaque bonne déclaration.

On n'est pas obligé d'être d'accord avec chaque détail de cette Confession. Pourtant je veux encore souligner qu'à ma connaissance, la Confession de Detmold est jusqu'à ce jour un document sans pareil au sujet de la problématique rwandaise. Il est sans pareil dans l'esprit qui l'a fait naître et sans pareil aussi dans l'effort de ne pas seulement chercher la responsabilité et la culpabilité chez les autres, mais plutôt d'aborder la propre part de responsabilité de chaque côté. Sans l'esprit de la Confession on ne peut trouver le chemin vers la paix, j'en suis convaincu, par contre avec cet esprit, on peut espérer beaucoup pour l'avenir. Et je l'avoue: après toute la critique souvent justifiée envers les églises rwandaises je suis content que cette Confession soit née dans un contexte vraiment chrétien, accompagnée de méditations, d'échanges sur des textes bibliques et de chants spirituels.

Aurait-elle pu naître sans ce contexte? J'en doute!

Enfin une petite anecdote: Quelques jours après la rencontre de Detmold, Laurien Ntezimana (déjà mentionné ci-haut) participa à une réunion de l'initiative "Paix pour le Rwanda" à Bonn. Il racontait son travail impressionnant pour la paix dans la ville de Butare, et présenta à l'assemblée la Confession de Detmold. Quelqu'un lui dit:

"Bon, c'est bien tout ce que vous avez fait, mais au Rwanda la situation reste précaire. La guerre et les massacres peuvent redémarrer à n'importe quel moment. Comment est-ce que tu peux parler d'un succès de ton travail si le cadre politique n'y est pas encore favorable?" Laurien Ntezimana réfléchit un moment, se pencha vers son vis-à-vis, le regarda avec un grand sourire et dit: "N'as-tu jamais vu les herbes pousser entre les pierres?"

Jörg Zimmerman,
Actuellement pasteur à Bonn, Allemagne.
De 1991-1994, Collaborateur de VEM dans l'Eglise presbytérienne au Rwanda

Retour au babillard